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Face aux jihadistes de l’EI, le soufisme, cible et rempart

Il y a une semaine, le courant soufi, auquel adhèrent plusieurs centaines de millions de musulmans dans le monde, était frappé en Égypte. L’islam de paix et d’ouverture prôné par les confréries est à l’opposé des thèses du fondamentalisme islamiste.

C’est la conséquence tragique de deux idéologies que tout oppose. L'attaque qui a fait 305 morts dans la mosquée égyptienne al-Rawdah, le 24 novembre, est la plus sanglante à avoir touché les confréries soufies dans l’histoire mondiale récente. Mais, malgré le deuil, une foule considérable de fidèles, dont des figures religieuses et des officiers de l'armée égyptienne, ont assisté vendredi 1er décembre à la prière hebdomadaire dans la mosquée.

Si aucune revendication n’a encore eu lieu, tous les regards sont tournés vers le groupe jihadiste Ansar Beït al-Maqdess ("Province du Sinaï"), qui a prêté allégeance à l’organisation État islamique (EI) en 2014. Selon un cheick soufi, des membres de l'organisation s'étaient déplacés à la mosquée avant l'attaque pour avertir de ne plus tenir de rituels soufis.

Pour les membres de l’EI, adeptes d'un salafisme jihadiste réfutant toute autre interprétation de l’islam que la leur, les soufis sont des hérétiques, coupables d’idolâtrie (shirk), le plus grand pêché de la religion, de par leur culte des saints.

L’accusation d’idolâtrie, voire de polythéisme, est un "slogan ridicule" utilisé par un groupe qui s’appuie sur sa puissance médiatique, déclare Éric Geoffroy, écrivain et islamologue spécialiste du soufisme, à France 24. "Les soufis, sauf démarche vraiment extrême, n'ont jamais pensé à autre chose qu'un Dieu unique."

Le courant spirituel, partisan d’un islam d’ouverture et de paix (même si certaines branches du soufisme, critiquées pour leur engagement politique, ne sont pas pacifistes), est suivi par plusieurs centaines de millions de musulmans sunnites et quelques milliers de chiites à travers le monde. De hauts dignitaires de l’islam, comme Ahmed el-Tayeb, grand imam de l’université Al-Azhar du Caire, ainsi que des personnalités politiques telles que l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, sont soufis.

Vision divergente de l’islam

Selon Éric Geoffroy, les soufis "pratiquent une religion traditionnelle, sont ouverts d'esprit, à la différence de théologiens [salafistes] qui se fondent sur des savants ayant vécu il y a un millénaire, et qui ont une idéologie très réductionniste, avec une pensée unique".

Les partisans d’un islam rigoriste, dont les wahhabites saoudiens, mais aussi les autorités chiites iraniennes, voient d’un mauvais œil les confréries, pourtant apparues à l’aube de l’islam. Les jihadistes de l’EI, qui s’inspirent du salafisme, ne font pas exception. "Notre premier objectif est la guerre contre le polythéisme et l'apostasie, le soufisme, la sorcellerie et la divination", lançait en 2016 un chef religieux de l’organisation islamiste, dans un message menaçant déjà la mosquée égyptienne al-Rawdah. Peu après, Ansar Beït al-Maqdess, qui vise aussi les confréries locales pour leurs liens supposés avec les autorités du Caire, avait revendiqué l’exécution d'un prédicateur soufi de la région, Souleiman Abou Heraz, âgé de 96 ans.

Internet, meilleure arme de l’EI

L’Égypte, qui compte quelque 15 millions de soufis, n’est pas le seul pays où l’obscurantisme religieux a visé le courant soufi. Dans le sud du Pakistan, en février 2017, un attentat-suicide revendiqué par l’EI a touché un temple soufi, faisant 70 morts. Au Mali, en Tunisie et Afghanistan, des mausolées, des manuscrits et des sanctuaires soufis ont été détruits par les jihadistes ces dernières années.

Les ordonnances jihadistes, récentes et simplistes, sont aujourd’hui facilement accessibles et partagées, notamment à travers Internet, contrairement aux préceptes soufis, plus secrets, même s’il existe une abondante littérature et de nombreux sites web consacrés aux confréries. "Les islamistes radicaux sont au fond très matérialistes (…). Ils font du business, s’accaparent du pouvoir politique et économique au nom de la religion dont ils n’extraient que l’aspect matérialiste. Le jihadisme est le fils monstrueux de l’ultra-libéralisme", estime l’anthropologue Faouzi Skali, directeur du festival de la culture soufie à Fès.

Sonnette d’alarme

La sonnette d'alarme a été tirée au sein du courant spirituel pourtant non centralisé, qui a tenu un congrès mondial en mai 2016 à Mostaganem, ville portuaire d’Algérie abritant plusieurs confréries soufies. Des théologiens musulmans, venus du monde entier, s’y sont rendus pour créer la première instance mondiale du soufisme, devant servir de porte-parole des principes soufis et peser contre le salafisme. Mais l’initiative a fait long feu, déplore Éric Geoffroy. "Les confréries privatisent le soufisme, or la sagesse doit être plus diffuse. Beaucoup de musulmans en recherche spirituelle ne veulent pas entrer dans un système confrérique."

Sans avoir les armes médiatiques des jihadistes, les thèses soufies portent leurs fruits au Sénégal, où les confréries tijanistes et mourides sont prédominantes. "Jusqu’à présent, le Sénégal est resté un îlot de stabilité dans l’océan d’instabilité qu’est l’Afrique de l’Ouest, constate le docteur Bakary Sambé, coordonnateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique, interrogé par Le Monde. Et ce, grâce aux confréries, qui ont ralenti la pénétration massive des salafistes."

Une observation qui fait résonner, à l’heure où le soufisme connaît un regain d’intérêt mondial, les mots de l’intellectuel tunisien Abdelwahab Meddeb, qui soutenait que le soufisme pourrait bien être "l’antidote contre le fanatisme".