
Une réalisatrice syrienne, Marcelle Aleid, a demandé à des exilés de son pays de lui raconter quel unique objet ils prendraient - ou auraient pris - s'ils devaient fuir le conflit. Un émouvant projet documentaire qui mêle "espoir et mémoire".
Une seule et unique question. Lourde d'implication et d’émotion. Si vous deviez quitter précipitamment votre pays en guerre avec un seul objet, qu’emporteriez-vous ? Depuis la fin mai 2016, la réalisatrice syrienne Marcelle Aleid collecte les réponses de ses concitoyens qui lui parviennent, qu’ils soient réfugiés dans un autre pays ou toujours en Syrie. La cinéaste qui vit depuis janvier 2014 à Toronto, au Canada, répertorie tous ces témoignages sur une page Facebook, intitulée "My One Thing", du nom de son projet. Le but : en faire un documentaire "qui parle d’espoir, d’amour et de mémoire".
Tous les objets présentés par les participants "ne sont pas seulement des souvenirs sentimentaux, ils sont des symboles, des liens tangibles avec la vie qu’on a laissée derrière soi", explique la réalisatrice qui a emporté avec elle, outre-Atlantique, un vieux sablier de Damas. Un sablier d’une minute "pour que le temps passe plus vite avant que je puisse rentrer chez moi."
"Un jour, j'ai regardé cet objet et je me suis simplement demandé : qu'est-ce que les autres réfugiés, comme moi, ont emporté avec eux ? Quel objet pourrait trouver sa place dans leur nouvelle vie et à la fois leur rappeler qui ils sont réellement", précise Marcelle Aleid à France 24.
Le projet séduit. En quelques jours, des dizaines de Syriens répondent à son appel. Ces acteurs improvisés se sont filmés à l’aide de leurs smartphones, ou ont posé devant la caméra de la réalisatrice, au Canada. Certains sont plus à l’aise que d’autres, sont plus émouvants aussi. Anas, par exemple, a fui son pays il y a déjà plusieurs années. Il vit aujourd’hui au Canada. Il raconte avoir pris une couverture avant de partir. "C’était un cadeau de ma mère, ce qui la rend inestimable à mes yeux", explique-t-il d’une voix douce, entrecoupée de silences. "Je la mets sur moi pour dormir, elle me rassure. J’ai l’impression de sentir ma mère, de sentir son souffle. Elle me rappelle aussi ma maison, mon lit, mes livres…"
Un témoignage bouleversant. Mais Marcelle Aleid n'a pas dans l'idée de produire un documentaire fait d'affliction et de chagrin. "J'ai remarqué que lorsqu'on parle des réfugiés syriens, les médias les dépeignent systématiquement comme des simples victimes. C'est toujours douloureux, démoralisant, alors qu'ils existent tant de belles histoires aussi".
"Je prendrai mon Backgammon"
Pour Marcelle Aleid, le projet qu'elle défend n'est donc pas seulement porteur de mélancolie, c'est aussi un moteur, une source de joie, d'optimisme. Certaines vidéos font d'ailleurs sourire - "Si je devais partir, je prendrai mon Backgammon" -, d'autres sont simplement pragmatiques. Basil, par exemple, ce médecin syrien qui a fui Alep avant de se réfugier au Canada, ne fait pas dans le sentimentalisme. "Je me suis dit : 'Prends ton passeport, tes diplômes. Il y a des choses qui comptent plus que ça, mais ce n'est pas le moment de les emporter'".
D'autres encore, comme Jihad Abdo, se montrent moins terre à terre. Cet acteur syrien "à succès" a choisi la musique comme "unique objet" à emporter. "Quand je suis parti de Syrie, la seule chose que j’ai emportée était mon violon. Je ne savais pas, alors, que je partirais pour toujours", raconte-t-il. Jihad Abdo vit désormais aux États-Unis, à Los Angeles, depuis 2011. "Je suis parti à cause du régime qui exhortait les personnalités publiques à prendre position pour eux. Je ne pouvais pas faire ça. Je ne le pourrai jamais."
À la date du 2 juillet, la page Facebook de "My One thing", recensait déjà plus de 25 témoignages. De Syrie, donc, mais aussi du Canada et d'Europe. Car pour réaliser son documentaire, dont la date de sortie n'est pas encore déterminée, Marcelle Aleid a ouvert sa caméra à des personnes toutes les nationalités. Les réponses sont les mêmes, inévitablement. Mark, un Canadien, prendrait, "ses deux filles", John Tory, le maire de Toronto, "ses photos de famille", et Carolyn Bennet, une ministre canadienne, "une couverture" qui, comme Anas, lui rappellerait son pays natal.
Une façon de rappeler, selon Marcelle Aleid, que quelle que soit notre histoire ou notre terre d'origine, les hommes partagent les mêmes joies, les mêmes souvenirs. "Mon documentaire est conçu pour établir une passerelle entre les réfugiés syriens et les communautés qui les accueillent. Il vise aussi à montrer que les Syriens ont de nouvelles carrières et de nouvelles vies qui les attendent autre part."