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Médecin à Alep : "Nous aidons ces Syriens au passé douloureux et à l'avenir incertain"

De passage à Paris, le docteur Nabil Antaki vit habituellement à Alep. Il raconte à France 24 le quotidien des habitants de la ville, la difficulté de soigner en situation de conflit, et la solidarité qui s'est mise en place.

Là où il vit, la mort fait partie du quotidien depuis cinq ans. Pourtant, le docteur Nabil Antaki veut garder espoir. Ce gastro-entérologue aurait pu aisément quitter la Syrie, emboîtant le pas à des dizaines de milliers de compatriotes et surtout à un très grand nombre de ses confrères médecins qui ont préféré fuir leur pays ravagé par la guerre.

Et malgré l’insistance de ses enfants, qui vivent aux États-Unis, il a préféré rester à Alep. Chez lui. "Je vis à Alep, dans le quartier de Mouhafaz", murmure-t-il avec un sourire, non sans une certaine fierté. Il précise aussitôt que c’est dans la partie ouest de la ville.

Répondre aux urgences provoquées par la guerre

Depuis que les violences ont gagné la grande ville du nord de la Syrie, en juillet 2012, l’ancienne capitale économique du pays est coupée en deux : l’est est tenu par les rebelles et les groupes armés dont le Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, et l’ouest est encore contrôlé par le régime syrien. L’armée syrienne bombarde régulièrement les zones des rebelles pour en déloger les combattants, ce à quoi ces derniers répliquent en lançant roquettes, mortiers et bombonnes de gaz de l’autre côté de la ville. Pris entre deux feux, les civils Alépins payent un lourd tribut.

"Il faut savoir que la partie ouest de la ville compte un million et demi d’habitants encore, dont 500 000 déplacés qui, pour la plupart, ont fui l’est de la ville en juillet 2012", expose-t-il. Les déplacés internes, dont les agences de l’ONU estiment le nombre à plus de 8 millions dans toute la Syrie, ont fui les bombardements sur leur quartier. Certains ont pu revenir chez eux, mais la très grande majorité a tout perdu, y compris leur toit et leur source de revenus. "Le coût de la vie a été multiplié par 13 et il n'y a plus d’activité : dans de telles conditions il est difficile même pour ceux qui étaient riches de joindre les deux bouts. Environ 80 % des malades que je soigne sont pauvres et ont besoin du panier alimentaire qu’on leur donne pour survivre", indique le médecin, qui estime que tout ceux qui avaient les moyens de fuir ont quitté la ville. "Ceux qui sont restés ont besoin d’aide et d’espoir, je ne pouvais pas partir".

"Avant la guerre, j’avais un cabinet florissant à Alep", raconte le médecin qui consacre aujourd’hui l’essentiel de son temps au travail humanitaire avec les Frères maristes d’Alep, une congrégation catholique présente depuis des décennies dans la ville et qui venait en aide aux plus pauvres, bien avant la guerre. Elle compte aujourd’hui entre 60 et 70 bénévoles, "selon les mois et les départs", ironise Nabil Antaki. "On nous appelle les bleus parce qu’au début, on portait des tee-shirts bleus pour qu’on nous reconnaisse plus facilement", raconte-il en riant. La mission des maristes bleus : aider ceux qui en ont besoin. Or, la guerre a multiplié les besoins et provoqué de nouvelles urgences. À travers cinq projets de secours et cinq projets éducatifs, Nabil Antaki et les maristes bleus d’Alep tentent d’y répondre. "Nous fournissons logement et nourriture à ceux qui ne peuvent plus le faire pour eux même. Nous les soignons aussi, nous enseignons aux enfants et même aux adultes. Il y a tant à faire", poursuit le médecin. Avec le projet "J’ai soif", les maristes bleus ont par exemple acheté des petits camions citernes et distribuent de l’eau aux familles qui ne peuvent s’en acheter. Les quartiers ouest de la ville d’Alep ont à plusieurs reprises connu des pénuries d’eau qui ont parfois duré plusieurs mois. La station d’épuration des eaux se trouvant du côté des rebelles, ces derniers coupaient l’eau aux quartiers gouvernementaux pour faire pression sur le régime. Pour mener à bien ses projets les maristes bleus reçoivent des dons, l'association française des baroudeurs de l'espoir, les soutient notamment.

Un passé douloureux, un avenir incertain

Un autre de leur programme s’intitule notamment "Civils blessés de guerre" et consiste à soigner gratuitement à l’hôpital privé Saint-Louis les blessés les plus graves, sans faire de distinction politique ou religieuse. Le médecin explique qu’il ne reste plus que deux hôpitaux publics dans la partie ouest, qui manquent de moyens et sont débordés. "Quand un blessé grave arrivait là, il avait le temps de mourir. On en parle quasiment pas, mais à l’ouest d’Alep, il y a tous les jours des mortiers qui tombent et des périodes où c’est un véritable déluge comme les dernières semaines, où il y a eu beaucoup de pertes humaines", déplore-t-il. Son regard se voile alors de tristesse et il confie avoir perdu un frère. Il a péri dans l’attaque, par les jihadistes d’Al-Nosra, du bus qui le ramenait de Beyrouth à Alep.

Alors comment soigner quand on manque de tant de choses, et de l’essentiel : l’eau ? "Les difficultés pour soigner sont réelles mais pas insurmontables. On arrive avec peu de moyens à faire une médecine adéquate", observe-t-il. "Nous avons la chance d’avoir un puits à l’hôpital, mais ce qui nous pénalise, c’est l’embargo et les sanctions prises contre les habitants des zones de Syrie contrôlées par le régime", dénonce-t-il, en racontant qu’il lui a fallu un an et demi et de nombreux détours pour faire venir du Japon une pièce médicale. Il appelle à la levée de ces sanctions et a lancé une pétition en ce sens. "Du coup, nous importons du matériel de Chine ou d’Inde maintenant, qui ne sont pas soumis à l’embargo", sourit-il.

Et puis il y a les enfants. "Les enfants sont ceux qui souffrent le plus, beaucoup d’enfants déplacés sont déscolarisés, alors nous leur faisons la classe dans des bâtiments que nous avons transformés en école", explique-t-il. Nabil Antaki insiste toutefois : au terme "humanitaire", il préfère le terme d’association de "solidarité". "Nous insistons auprès des bénévoles qui veulent s’engager avec nous sur le fait que le plus important, c’est l’accompagnement des personnes. Nous les connaissons chacun. Parce que les gens ne sont pas des chiffres, mais ont des noms, des visages et des histoires. Chacun d’eux a un passé douloureux et un avenir incertain. Et nous les aidons à garder leur dignité", explique le médecin. Car malgré les horreurs et la souffrance qu’engendre le conflit, l’espoir est là : "La vie continue parce que les Syriens sont les champions de la résilience. Les enfants vont à l’école et révisent pour leurs examens, les étudiants vont à l’université, on célèbre des fêtes et chacun trouve un moyen de continuer à vivre".
 

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