logo

"Un maillot pour l'Algérie" : 60 ans après, Rachid Mekhloufi se souvient de l'équipe du FLN

À l'occasion de la sortie de la bande dessinée, "Un maillot pour l'Algérie", sur l'histoire de la première équipe algérienne, l'attaquant Rachid Mekhloufi revient sur l'aventure à laquelle il a participé et sur sa vision du foot actuel.

Dans leur dernière bande dessinée intitulée "Un maillot pour l’Algérie", les scénaristes Galic et Kris et le dessinateur Rey racontent l’incroyable épopée de la première équipe de football algérienne, celle du FLN. En avril 1958, une dizaine de joueurs évoluant en France avaient quitté le pays clandestinement pour créer leur propre sélection.

Parmi eux, se trouvait Rachid Mekhloufi, attaquant prometteur de Saint-Étienne déjà sélectionné en équipe de France. Malgré le risque de tirer une croix sur sa carrière, ce jeune joueur originaire de Sétif a décidé de se joindre à cette aventure. Près de soixante ans après, ce footballeur devenu une légende nationale en Algérie se remémore pour France 24 cette époque du "onze de l’indépendance".

France 24 : Comment avez-vous réagi quand des jeunes scénaristes français sont venus vous voir avec l’idée de faire une bande dessinée sur votre histoire ?

Rachid Mekhloufi : C’était étonnant, et surprenant même, car finalement cette histoire n’est pas connue par cette génération, mais par des gens plus âgés. C’est peut-être ce qui a fait qu’ils ont entamé cette "croisade", car les anciens ne veulent pas trop piocher là-dedans, sur cette période difficile entre la France et l’Algérie. C’était la guerre. Mais les jeunes s’en fichent. Ils ne l’ont pas vécue et ils n’ont pas de ressenti. Avant, quand je parlais de cette équipe-FLN, j’avais une retenue. J’avais toujours peur que la personne en face de moi soit vexée, tandis qu’avec ces jeunes, on peut foncer. C’est plus facile et direct de parler. J’ai pu dire des choses.

France 24 : À l’époque, vous étiez attaquant pour l’équipe de Saint-Étienne et vous étiez présélectionné pour participer à la Coupe du Monde de 1958 avec l’équipe de France. Votre carrière débutait sous les meilleurs auspices. À aucun moment vous n’avez hésité lorsqu'on vous a proposé d’intégrer l’équipe du FLN ?

Rachid Mekhloufi : Le FLN savait que les jeunes respectaient les anciens. Ils m’ont donc envoyé deux garçons de Sétif, deux footballeurs, Kermali et Arribi [Abdelhamid Kermali de l’Olympique Lyonnais et Mokhtar Arribi du RC Lens, ndlr]. Ils sont venus me voir la veille d’un match contre Béziers et ils m’ont expliqué : 'Nous allons partir en Tunisie pour former une équipe'. Comme j’effectuais alors mon service militaire, j’ai répondu : 'Mais Moktar, je suis militaire, je suis passible du tribunal !'. Il m’a alors dit : 'Mais après, qu’est ce que tu en as à faire ?' C’est une réaction qui m’a étonné. J’ai compris que ce n’était pas le moment de discuter.

Lors de ce match, j’ai été blessé à la tête. J’ai perdu connaissance et j’ai été envoyé à l’hôpital. Je me suis dit que c’était bon et que les deux artistes allaient m’oublier, mais le matin, Kermali et Arribi étaient devant la porte de ma chambre. Je suis sorti en pyjama de l’hôpital. Je leur ai dit que je ne pouvais pas partir, car mon passeport était au siège de Saint-Étienne. Il a fallu qu’on y aille pour le récupérer. On était pressé : il fallait qu’on passe rapidement la frontière suisse, car les autres footballeurs algériens étaient déjà passés en Italie. Je ne savais pas trop où on allait, mais Kermali et Arribi m’ont donné confiance. Convaincu ou pas, on est parti. Je ne savais pas qu’il y avait une équipe qui allait se former, – une grande équipe ! –, qui a donné un spectacle merveilleux dans tous les pays qui nous ont reçus.

France 24 : Avec l’équipe du FLN de 1958 à 1962, vous avez en effet joué 83 rencontres sur plusieurs continents. Que retenez-vous, après tout ce temps, de cette aventure ?

Rachid Mekhloufi : Je peux dire "merci mon dieu" de m’avoir donné cette équipe, parce qu’il me semble que sans elle que j’aurais été incapable de vous parler comme je le fais aujourd’hui. Les contacts qu’on a eus avec des chefs d’État, des révolutionnaires, des peuples, des journalistes, m’ont ouvert l’esprit. Avant, j’étais un bourricot ! Avec mes camarades, on jouait au football, on rigolait, on chassait les filles, on allait au cinéma, et c’est tout. Et puis j’arrive dans cette équipe, avec des joueurs d’expérience : les Ben Tifour, les Bouchouk, les Brahimi… Ce sont des gens qui te mettent dans le circuit, dans la tête et dans les pieds. Je peux les remercier. J’étais un chien fou à Saint-Étienne et puis d’un coup comme ça, je suis devenu un artiste, un métronome ! Cela a servi ma carrière.

France 24 : À l’âge de 22 ans, en pleine jeunesse, vous avez mis entre parenthèse votre carrière pour aider la cause algérienne. Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de footballeurs ?

Rachid Mekhloufi : Les pauvres ! Qu’est ce qu’un jeune a comme avenir ? Même l’argent qu’ils sont en train de toucher est en train de partir à tort et à travers. Ils achètent des belles voitures ou je ne sais quoi. Je dis que dans une dizaine d’années, ils iront tous à Pole Emploi.

France 24 : Il y a parmi eux des franco-algériens qui choisissent pour certains d’aller en équipe de France et d’autres en sélection algérienne. Vous qui avez été à plusieurs reprises sélectionneur des Fennecs [dans les années 1970 et 1980], que pensez-vous des choix de ces binationaux ?

Rachid Mekhloufi : C’est un peu difficile. En tout cas, je sais que je ne prendrai jamais un joueur avec l’équipe nationale s’il n’y croit pas, et souvent malheureusement, c’est un choix qui est beaucoup plus dicté par la carrière. Je me souviens de Benarbia [Ali Benarbia, international algérien et ancien joueur de l'AS Monaco et du PSG). Il attendait qu’Aimé Jacquet le sélectionne. Il n'a pas été appelé, il est finalement venu vers nous. Qu’est-ce cela veut dire ? Il faut que ce soit un choix du cœur. C’est une équipe nationale, c’est quelque chose de profond, qui entre dans les veines. On ne peut pas jouer avec une équipe d’Algérie ou de France, comme si on était avec le PSG ou Sétif.