
Le chef de la diplomatie marocaine, Salahedine Mezouar, a annulé sa visite en France, prévue vendredi. Un ajournement officiel qui en dit long sur les rapports houleux qu’entretient Rabat avec Paris depuis plusieurs mois. Analyse.
C’est un peu l’acmé d’une longue série de tensions franco-marocaine. Mercredi 21 janvier, le ministre des Affaires étrangères marocain Salahedine Mezouar a annulé la visite officielle qu’il devait effectuer vendredi à Paris. Depuis le 27 janvier 2014, date à laquelle les deux pays ont suspendu leur coopération judicaire, Paris et Rabat semblent incapables de trouver un terrain d’entente pour amorcer leur réconciliation. Pis, leurs relations semblent aller à vau-l’eau.
Il faut dire que depuis un an, la liste des maladresses françaises à l’égard du royaume chérifien, n’a pas vraiment aidé à rétablir une entente cordiale. Tout a commencé au début de l’année 2014, quand le patron du contre-espionnage marocain, Abdellatif Hammouchi, s’est vu notifier une convocation d’un juge d’instruction pour s’expliquer sur une affaire de torture, alors qu’il accompagnait son ministre de l’Intérieur à Paris. Le Quai d’Orsay a eu beau s’excuser, le président Hollande appeler le roi Mohammed VI pour désamorcer la crise, rien n’y a fait. Rabat, piqué au vif par cette "violation des règles et usages diplomatiques universels", a suspendu une semaine plus tard, sa coopération judiciaire avec Paris. "Pacta sunt servanda."
>> À lire sur France 24 : "Un Wikileaks version marocaine sème le trouble... et le doute"
Un mois plus tard, nouveau "couac". Le chef de la diplomatie marocaine, le même Salahedine Mezouar, subit une fouille approfondie lors d’une escale, le 26 mars, à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, alors qu’il détient un passeport diplomatique. Les autorités lui demandent de retirer sa ceinture, ses chaussettes et ses chaussures. Une nouvelle fois, le gouvernement français se confond en excuses.
L’accalmie diplomatique aurait pu être envisageable mais quelques semaines plus tard, Paris enraye à nouveau la machine. Le 18 juin, un ancien capitaine marocain des Forces armées, Mustapha Adib, opposant notoire au régime, réussit à s’introduire dans la chambre d’hôpital du général Bennani, alors soigné au Val-de-Grâce, à Paris, pour lui remettre une lettre d’insultes. L’ambassadeur de France au Maroc est aussitôt convoqué : comment un activiste a-t-il pu pénétrer dans un hôpital militaire sans encombre ? Rabat voit rouge.
"Le Maroc a toujours préféré la droite française"
"Cette accumulation d’incidents s’imprime sur un contexte historique déjà compliqué entre la France et le Maroc", indique George Morin, spécialiste du Maghreb, pour qui l’accession de la gauche au pouvoir en France en 2012 n’a fait que renforcer la "méfiance" de Rabat. "En plus de ces couacs, le gouvernement français cumule malgré lui deux 'défauts' aux yeux de Rabat : il a un président socialiste et ce dernier est considéré comme un 'pro-algérien'", indique le spécialiste. "Le Maroc a toujours préféré voir la droite française au pouvoir. Il se sent plus proche des valeurs défendues par les partis conservateurs."
Les tensions ont en effet toujours été plus fortes sous une présidence socialiste. Le militantisme par exemple de Danielle Mitterrand, la Première dame, qui avait pris fait et cause pour le Front Polisario, guérilla anti-marocaine en faveur de l’indépendance du Sahara occidental – et soutenu par l’Algérie –, avait refroidi les relations franco-marocaines.
>> À lire sur France : "Le roi du Maroc entend conserver le Sahara 'jusqu’à la fin des temps'"
Dans ce contexte historique, le voyage de François Hollande en décembre 2012 à Alger - prévu avant celui de Rabat en avril 2013 - a constitué un premier faux-pas. "Le fond du problème est toujours le même : la lutte de puissance entre le Maroc et l’Algérie", rappelle George Morin. "Pour tous les présidents français, en fait, le souci a été le même : savoir séduire le Maroc sans vexer l’Algérie, et savoir séduire l’Algérie sans vexer le Maroc."
"Il est impératif de se réconcilier avec Rabat"
Un numéro d’équilibriste qui plonge Paris dans une situation délicate, à l'heure où la France doit faire face à la menace terroriste. Les services de sécurité français souhaitent rapidement obtenir des renseignements sur des personnes potentiellement impliquées dans les attentats parisiens des 7, 8 et 9 janvier. Selon la presse française, Amedy Coulibaly, l'auteur de la prise d'otages sanglante à Porte de Vincennes, a fait plusieurs séjours au Maroc ces dernières années.
"Il est impératif de se réconcilier avec Rabat", souligne à ce titre le spécialiste. "On perd du temps ! Sans compter que cette menace jihadiste pèse autant sur Paris que sur Rabat", ajoute-t-il. Le Maroc, en effet, fournit un contingent important de combattants à l’Organisation de l’État islamique (EI). Les experts estiment qu’environ 1 500 Marocains se trouvent actuellement en Syrie.
>> À voir sur France 24 : "Jihad : 'J'ai failli partir...', témoignages de jeunes Marocains"
Une coordination entre les deux pays permettrait donc de lutter plus efficacement contre la menace jihadiste. Reste que Rabat a posé des conditions avant tout rétablissement d’une coopération judiciaire et sécuritaire avec Paris : accorder une impunité diplomatique totale à tous les responsables marocains sur le sol français et recevoir de Paris un soutien ferme dans le conflit qui l’oppose au Front Polisario.
Deux requêtes "compliquées", selon George Morin. "Dans le premier cas, il est impensable d’imaginer que le Maroc puisse donner des ordres à la justice française, indépendante [et soumise à des impératifs constitutionnels l’exhortant à poursuivre des tortionnaires présumés quelle que soit leur nationalité s’ils sont sur le sol français, ndlr]. Dans le deuxième cas, Hollande, dans la continuité de la tradition diplomatique française, n’a jamais pris ouvertement partie dans ce conflit…" Et on imagine mal Paris se positionner subitement sur le sujet.