
Au cœur d'un imbroglio politique avec l'ex-Premier ministre François Fillon, Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l'Élysée, plonge une nouvelle fois dans l'embarras François Hollande, son ami de plus de 30 ans.
"Je ferai ce qu'il me demandera de faire... ou de ne pas faire. Je ne veux pas le gêner. Je rendrai service s'il en a besoin." Ces propos de Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l'Elysée, rapportés par le magazine "Le Point" en 2011 et anticipant une éventuelle victoire de François Hollande à la présidentielle de 2012, résonnent étrangement quelques années plus tard.
En effet, l’affaire du déjeuner entre François Fillon et Jean-Pierre Jouyet, révélée le 8 novembre par deux journalistes du "Monde", place le pouvoir dans la tourmente. Au cours de ce repas, l’ancien Premier ministre serait intervenu auprès du secrétaire général de l'Élysée pour lui demander d’accélérer les procédures judiciaires visant Nicolas Sarkozy.
La nomination de Jean-Pierre Jouyet en avril dernier, au plus près de François Hollande, son ami de 30 ans, était censée incarner le retour de la rigueur professionnelle à l’Élysée. Fragilisé par ces révélations et par sa volte-face, Jean-Pierre Jouyet, qui a déjà changé deux fois sa version des faits, est aujourd’hui contesté à son poste. Un coup dur pour ce grand commis de l’État peu connu du grand public, qui s'est lié d'amitié avec François Hollande et Ségolène Royal sur les bancs de l'ENA (École nationale d'administration), au sein de la prestigieuse promotion Voltaire de 1980.
La trahison de 2007
Mais ce n'est pas la première fois que ce fils de notaire, catholique progressiste, né en 1954 en Seine-Saint-Denis au sein d'une famille gaulliste, embarrasse François Hollande, "son frère d’armes" rencontré lors de leur service militaire en 1977.
Leur relation connaît une première rupture en 2007, quand Jean-Pierre Jouyet, qui fréquente autant des milieux de gauche que de droite, accepte le poste de secrétaire d'État aux Affaires européennes du gouvernement Fillon, proposé par Nicolas Sarkozy au nom de sa politique d’ouverture. Sans surprise, la gauche s’élève contre ce ralliement et crie à la trahison. Et ce, même si celui qui a travaillé avec des grands noms du Parti socialiste français (il fut notamment directeur-adjoint du cabinet du Premier ministre Lionel Jospin, 1997-2000), n’a jamais été encarté au PS.
Difficile pour François Hollande, alors inamovible patron des socialistes, de défendre le plus proche de ses proches, d’autant plus qu’il n’accepte pas que son ami ait pu se mettre au service de la droite. Il concédera publiquement : "J'ai perdu un ami". Leur relation ne retrouvera son cours normal que lorsque Jean-Pierre Jouyet démissionne, fin 2008, du gouvernement pour prendre la tête de l’Autorité des marchés financiers. Il jure au passage qu’il ne refera pas de politique, son expérience lui ayant "suffi". Mais l’élection de François Hollande en mai 2012 change la donne, et d’aucuns pensent que ce conseiller de l’ombre du président sera tôt ou tard rappelé à occuper de hautes fonctions aux côtés de son ami.
"Il a gaffé toute sa vie"
Avant d’être nommé à l’Élysée, l’ancien directeur du Trésor à Bercy n’a pas su s’empêcher de parasiter l’action de l’exécutif. Notamment en annonçant prématurément la nomination de Jean-Marc Ayrault au poste de Premier ministre en mai 2012, grillant la politesse au président. Ou quand, à l'automne 2012, il qualifie de "canard boiteux" l'épineux dossier relatif au site des hauts-fourneaux de Florange en pleine restructuration, avant de se confondre en excuses.
"Je suis modéré dans mes idées et emporté dans mes propos. Je vais parfois au-delà de ce que je veux dire", expliquait au "Journal du Dimanche", fin 2012, celui qui est décrit par ses proches comme un bon vivant au franc-parler.
" C’est bingo à chaque fois qu’on a accès à lui en tant que journaliste", explique à l’AFP Gérard Davet, l'un des auteurs des révélations récentes du "Monde". "Il a gaffé toute sa vie, il dit des choses qu’il ne devrait pas dire, ce n’est pas un politique comme les autres, c’est un haut-fonctionnaire", ajoute le journaliste d’investigation, qui affirme détenir un enregistrement dans lequel Jouyet dévoile le contenu de ses conversations avec Fillon.
Jusqu’ici à l'Élysée, on ne concède qu'une "maladresse" du secrétaire général. Reste à savoir combien de temps, si d’aventure l’affaire prend encore plus d’ampleur, François Hollande pourra maintenir à ses côtés cet ami, encombrant malgré lui, critiqué à gauche et appelé à à la démission par la droite.