
Quelque 900 auteurs américains, dont Paul Auster et Stephen King, s’insurgent dans le "New York Times" contre les méthodes utilisées par Amazon pour contraindre le groupe Hachette à réduire ses marges sur les livres numériques.
Le texte est court mais le nombre et la renommée de ses signataires en étend sa portée. Paul Auster, Nancy Huston ou encore Stephen King font partie des quelque 900 écrivains qui se sont invités, dimanche 10 août, dans les querelles auxquelles s’adonnent depuis plusieurs mois Amazon et Hachette. Dans une publicité publiée dans le "New York Times", cet aréopage d’auteurs s’insurge contre les méthodes utilisées par le géant de la distribution pour forcer la filiale américaine du groupe Lagardère à baisser le prix de ses "ebooks".
"En tant qu'écrivains - dont la plupart n’est pas publiée chez Hachette - nous sommes fortement convaincus qu'aucun vendeur de livres ne devrait bloquer la vente d'ouvrages ni empêcher ou décourager des clients de commander ou recevoir les livres qu'ils veulent", déplorent ces hommes et femmes de lettres. Avant de conclure : "Aucun d’entre nous, lecteurs comme auteurs, n’est gagnant quand des livres sont pris en otage."
Depuis le mois de mai, le mastodonte du commerce en ligne déploie effectivement des trésors d’inventivité pour contraindre Hachette, numéro quatre de l'édition aux États-Unis, à réduire ses marges sur les livres numériques. Sans s’en cacher, Amazon, qui représente 60 % du marché du livre aux États-Unis, a sciemment réduit le stock des œuvres publiées chez Hachette pour en ralentir les ventes et invite régulièrement ses acheteurs à acquérir des ouvrages d'éditeurs différents et immédiatement disponibles.
Pis, le commerçant en ligne n’offre plus à ses clients la possibilité de commander à l’avance les livres battant pavillon Hachette. Exemple emblématique du blocage exercé par Amazon : "The Silkworm", le très attendu nouveau roman de J.K. Rowling écrit sous le pseudonyme de Robert Galbraith, n’était pas disponible en pré-achat avant sa mise en vente le 19 juin.
George Orwell à la rescousse
Concrètement, Amazon clame qu'un prix de 14,99 ou 19,99 dollars pour un livre numérique est trop cher et le plus souvent injustifiable. Le distributeur fait valoir que des prix plus bas permettraient d'augmenter les ventes et donc de générer davantage de chiffre d'affaires et de droits d'auteur. En clair, tout le monde serait gagnant, répète à l’envi le distributeur, qui n’hésite pas à se poser en défenseur de la démocratisation de la lecture.
Vendredi, le groupe dirigé par l’iconoclaste Jeff Bezos a invité les lecteurs à s’unir et à adresser un courriel au directeur général de la filiale américaine d’Hachette pour le convaincre de baisser le prix des "ebooks" édités chez lui. Dans son texte, Amazon fait un parallèle entre l'avènement du livre numérique et l'arrivée du livre de poche dans les années 1930. À l'époque, soutient-il, l'establishment littéraire s'était également inquiété des conséquences de cette innovation. Parmi eux, George Orwell qui aurait écrit : "Si les éditeurs étaient un peu sensés, ils comploteraient contre eux [les livres de poche] et les feraient détruire".
Problème, comme l’a souligné samedi le "New York Times", la citation d’Orwell, qui était connu pour son combat contre le totalitarisme et à l'évidence peu enclin à prôner la destruction de livres, est utilisée mal à propos. Les mots de l'écrivain semblent en fait ironiques : en substance, l’auteur de "1984" disait que les livres de poche connaissaient un succès tel que les éditeurs qui ne s'étaient pas lancé dans ce format ne pouvaient que s'en mordre les doigts…
De son côté, Hachette préfère se ranger du côté des auteurs laissant ces derniers prendre eux-mêmes leur défense. "Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution à cette situation difficile. Nous cherchons une solution qui serve au mieux les intérêts des auteurs et de leurs œuvres, et qui préserve notre capacité à survivre et prospérer comme maison d'édition forte concentrée sur ses auteurs", a expliqué en mai Michael Pietsch, le patron d'Hachette. Une défense qui a le don d’énerver Amazon. Dans une interview à Publishers Weekly, le porte-parole du groupe a accusé Hachette "d’utiliser les auteurs comme boucliers humains". La guerre est belle et bien déclarée.
Avec Reuters