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Le roi Abdallah désigne un nouveau successeur parmi ses frères

Le roi Abdallah a nommé un de ses frères au rang de second dans l'ordre de succession au trône. Une manière de placer ses pions et de prévenir les conflits éventuels entre les factions de la famille royale. Analyse.

Un vent de changement soufflerait-il sur l'Arabie saoudite ? C’est en tout cas ce que laisserait penser la dernière décision du roi Abdallah qui a nommé, jeudi 27 mars, son demi-frère Moqren, futur prince hériter, le plaçant ainsi au rang de deuxième dans l’ordre de succession. La nomination de Moqren, approuvée par "plus des trois quarts" des 34 membres du Conseil d'allégeance [qui regroupe les principaux prince de la famille royale], est irrévocable.

L'actuel prince héritier, Salmane, est âgé de 79 ans et souffre de problèmes de santé. Il est également un demi-frère d'Abdallah et appartient à la puissante famille des Soudeiris, l’une des quarante branches de la famille royale, qu’une rivalité ancienne oppose au clan du roi Abdallah. Les derniers princes héritiers étaient déjà des Soudeiris, mais sont morts avant le roi Abdallah, aujourd'hui âgé de 90 ans et malade.

Anticiper les luttes intestines entre les différentes factions de la famille

Désigner un "vice-prince héritier", avant même que le dauphin n’accède au trône est une première car, jusqu’à présent, ce rang n’existait pas de manière formelle. Moqren accèderait au trône "en cas de vacance simultanée des postes de prince héritier et de roi", selon le décret royal. Comme le rappelle Nabil Mouline, chercheur au CNRS, "cela montre qu’il y a bien une crise au sein de la dynastie des Saoud". "En prenant ainsi les devants, le roi Abdallah montre qu’il veut anticiper et prévenir les luttes intestines et conflits éventuels auxquels risque de donner lieu sa succession, et ce, avant même sa mort ou celle de Salmane", explique-t-il.

Selon les règles édictées par Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur du royaume, la transmission du pouvoir en Arabie saoudite est adelphique : c'est-à-dire qu’elle se fait de frère en frère parmi les fils d'Ibn Saoud, en respectant le droit d’aînesse. Or, il se trouve que le prince Moqren âgé de 69 ans, est le plus jeune des 35 fils d’Abdelaziz. Karim Sader, politologue et consultant spécialiste des pays du Golfe, ne veut pas considérer cela comme une entorse à la tradition. "Les enfants d’Abdelaziz étant tous relativement âgés, le droit d’aînesse n’a plus d’importance", explique-t-il. D’autant plus que par le passé, on n'a pas toujours choisi les aînés. "Il y avait des frères plus âgés que Khaled ou Fahd par exemple, et ils sont pourtant devenus rois", rappelle Nabil Mouline. "De même qu’il y a actuellement des frères plus âgés que Salmane qui pourraient prétendre à la place de prince héritier", poursuit-il.

Toujours est-il que ce système pose problème depuis plusieurs années. "L’Arabie saoudite pâtit de cette forme de succession, car tous les prétendants au trône étant de la même génération, ils sont âgés et souffrent, pour la plupart, de problèmes de santé", explique Karim Sader. "Le royaume est devenu une gérontocratie, or ils n’ont pas l’énergie et l’efficacité nécessaires pour mener le pays et réformer", poursuit l’expert. Au-delà de cela, l’horizontalité du système provoque également des dissonances au sein de la monarchie qui l’affaiblissent, notamment sur la scène internationale. "Chaque prince tient à garder jalousement son autonomie sur le dossier ou le secteur qu’il gère. Et les luttes entre les différentes factions de la famille se sont exacerbées depuis 2005", explique Nabil Mouline. De fait, on entend souvent des voix discordantes venues d’Arabie, car selon le chercheur, "toutes les factions de la famille royale ont leur diplomatie parallèle".

La transition générationnelle en ligne de mire

Aussi, depuis plusieurs années se murmure qu’une transition générationnelle est devenue inéluctable : il faut permettre aux petits-enfants d’Ibn Saoud, dont certains occupent déjà des postes-clés dans le royaume d’accéder au pouvoir. Mais un tel bouleversement de l’ordre établi n’est pas une mince affaire dans un pays comme l’Arabie saoudite et cela pourrait exacerber encore plus les rivalités. Il faudrait en effet choisir la lignée privilégiée parmi les fils du fondateur du royaume : ceux des défunts rois ou ceux du souverain actuel, Abdallah.

Une échéance que ce dernier tient par conséquent à retarder, selon Nabil Mouline. "En prenant les devant ainsi, le roi Abdallah veut retarder la transition générationnelle pour permettre à sa faction de se renforcer face aux Soudeiris, plus puissants", explique le chercheur. Il est vrai qu’en nommant un de ses proches comme successeur de Salmane avant même que ce dernier n’ait pu accéder au trône, il lui coupe l’herbe sous le pied : Salmane aurait probablement choisi un autre héritier.

Après avoir servi dans l'armée de l'air de son pays dès 1968, Moqren a été gouverneur de province et a ensuite dirigé de 2006 jusqu'en juillet 2012 les services de renseignements saoudien, avant d'être nommé conseiller et émissaire spécial du roi Abdallah dont il est "l'un des principaux confidents" selon des diplomates. "C’est un homme de consensus", estime Karim Sader.

Toutefois, une source proche du cercle du pouvoir a indiqué à l'AFP que le roi Abdallah souhaiterait dans la foulée préparer son fils aîné, Mitab, ministre de la Garde nationale, au trône en voulant le placer en troisième position dans l'ordre de succession. En effet, lors de la même réunion du Conseil d’allégeance il aurait pris la décision de nommer son fils Mithab, au poste de vice-Premier ministre. Selon Nabil Mouline, "on doit s’attendre dans les semaines qui viennent à des nominations de princes de la troisième génération à des poste-clés. C’est une manière de préparer la transition générationnelle". Et d’après le chercheur, il est fort à parier que plusieurs d’entre eux seront du clan du roi Abdallah.