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Le débat sur le mariage civil agite le Liban

Au Liban, où coexistent 18 communautés, seul le mariage religieux est reconnu. Depuis quelques temps, un vaste mouvement milite pour légaliser le mariage civil, une question qui divise la société et la classe politique.

Elle est chiite, lui sunnite. Comme nombre d’autres jeunes Libanais, Khouloud Soukkarieh et Nidal Darwich forment un couple mixte et s'ils veulent se marier, l’un d’eux doit se convertir. Au Liban, le mariage civil est interdit : seul existe le mariage religieux. Paradoxalement, la loi libanaise reconnaît les mariages civils célébrés à l’étranger.

C’est sur l’île voisine de Chypre que les Libanais partent convoler. Là-bas, toute une industrie s’est développée pour accueillir ces couples. Elisabeth Longuenesse, sociologue et directrice du département des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), évoque même "un tourisme matrimonial" qui n'attire par uniquement les couples mixtes "mais aussi ceux qui veulent un mariage civil par conviction idéologique".

Khouloud et Nidal ne l’entendent pourtant pas de cette oreille : ils veulent se marier civilement au Liban. Après quelques recherches, ils découvrent un article de loi datant de l’époque mandataire qui permettait aux personnes sans appartenance religieuse de se marier civilement.

N’ayant jamais été abrogée, cette loi tombée en désuétude est toujours - en principe - en vigueur. Tous deux demandent donc que la mention de leur religion soit rayé de leur état civil. Ainsi en novembre 2012, ils s’unissent donc civilement en établissant un contrat devant un notaire et demandent au ministère de l'Intérieur, en charge du registre de la famille, de reconnaître leur mariage - ce qui aurait été une première au Liban.

Mais le ministère juge fin janvier le mariage illégal. Et pour cause: au Liban, tout ce qui relève du statut personnel - mariage, divorce ou héritage - est du ressort des autorités religieuses propres à chaque communauté. "Dans le cas où un couple a contracté un mariage civil à l’étranger, on se réfère à la loi du pays en question en cas de litige. Mais si c’est au Liban, il y a un vide législatif", explique Marie-Claude Najm Kobeh, professeure agrégée à l’université Saint-Joseph à Beyrouth, citée par le journal "L’Orient-le-jour".

Désaccord au sommet de l’État

L’initiative n’aura pas été vaine. Car si leur mariage n’a pas été reconnu, il a toutefois suscité un vaste débat dans la société libanaise. Plusieurs rassemblements réclamant l’autorisation du mariage civil ont été organisés à Beyrouth. Une multitude de groupe pro-mariage civil sont nés sur Facebook et les slogans fleurissent : "Au Liban, on a essayé la guerre civile, pourquoi pas le mariage civil ?", dit l’un deux.

L’affaire a pris une tournure politique le 20 janvier quand le président Michel Sleimane, un chrétien, s'est prononcé en faveur du mariage civil sur sa page Facebook. "Je pense que nous devons travailler à une loi autorisant le mariage civil. C’est une étape importante pour éradiquer le communautarisme et renforcer notre unité nationale. Qu’en pensez-vous ?", a-t-il ainsi écrit, sondant les internautes.

Depuis, le débat fait rage sur sa page Facebook. "Il faut un mariage civil pour se libérer du confessionnalisme qui détruit le pays", affirme une internaute. "Le mariage civil est contraire à la loi islamique", rétorque un autre.

Reste que le Premier minsitre libanais Najib Mikati, qui lui est sunnite, n’est pas du même avis que le chef de l’État. Le 28 janvier, il n’a pas hésité à afficher son désaccord via Twitter. "Les circonstances actuelles ne permettent pas d'aborder de nouveaux sujets controversés qui divisent", affirme-t-il en arabe. Ajoutant en anglais : "La question du mariage civil ne peut pas être traitée du haut vers le bas", une allusion à la nécessité d'un consensus entre "toutes les parties prenantes du pays". Selon Elisabeth Longuenesse, "Mikati a peut-être voulu ménager les représentants religieux de sa communauté qu’il sait défavorable à la question".

La réaction de ces derniers ne s’est pas longtemps fait attendre. Le 28 janvier au soir, le mufti de la République, plus haut responsable religieux sunnite du Liban, le cheikh Mohammed Rachid Qabbani, a décrété que tout dignitaire musulman se prononçant en faveur du mariage civil "est apostat et hors de la religion musulmane". Cité par le site internet de Dar al-Fatwa, institution officielle édictant les fatwas (décrets religieux), il a déclaré que "tout dirigeant sunnite au sein des pouvoirs exécutifs et législatifs qui approuvera le mariage civil [...] ne pourra être enterré dans un cimetière musulman". Des propos dont la violence a été dénoncée par une partie de la classe politique et qui ont suscité un véritable tollé sur les réseaux sociaux.

Le système confessionnel en question

Selon un sondage publié par le centre de recherche Information International, basé à Beyrouth, près de 51 % des personnes interrogées se sont prononcées en faveur du mariage civil s’il est facultatif, tandis que 46 % défendent l’idée que seul le mariage religieux doit être valide au Liban.

Fort d’une opinion publique favorable, le président Sleiman persiste. Le 29 janvier, il argumente en conseil des ministres en faveur d’une loi autorisant le mariage civil. Il rappelle notamment qu’un tel projet avait déjà été proposé par le président Elias Hraoui en 1998. La loi n’a jamais vu le jour en raison d’une levée de bouclier des dignitaires religieux.

Une fois n'est pas coutume. Pour Elisabeth Longuenesse, "une telle loi remet en cause l’autorité des chefs religieux sur leur communauté. C’est tout un système social qui est remis en cause". Au-delà de la simple question du mariage civil, c’est bien l’organisation confessionnelle qui découle des accords de Taëf mettant fin à la guerre civile en 1989 qui est en question. Elisabeth Longuenesse rappelle qu’en février 2011, à la faveur du Printemps arabe, est né un mouvement au Liban dont le mot d’ordre était "le peuple veut la chute du régime confessionnel". Un rassemblement en mars 2011 a réuni au moins 10 000 personnes dans les rues de Beyrouth. Ce mouvement initié par des jeunes rassemblait des gens de toutes confessions et surtout de tous bords politiques. Il a tourné court quand des dissensions politiques impliquant notamment le Hezbollah ont commencé à poindre.

La démarche de Khouloud et Nidal s'est voulu militante, s’inscrivant ainsi dans un vaste mouvement de défense des droits civils. "Pour nous, le mariage civil n'est pas seulement une question de mariage. C'est en fait une affaire libanaise: le mariage civil serait la première pierre dans la construction d'un système non-confessionnel", expliquait Khouloud fin janvier.
 

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