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"Les mille visages" de Barack Obama exposés à Paris

La Dorothy’s Gallery, centre d’art américain à Paris, expose une série de portraits d'Obama, comme en 2008. Comment peindre le candidat démocrate, après quatre années marquées par la crise ? Les artistes, français et américains, s’en expliquent.

Obama, plus âgé et les tempes grisonnantes, reste un sujet de fascination : regard déterminé, profil héroïque et harmonie du visage. Suffisamment d'atouts pour que Dorothy Polley lui consacre, quatre ans après son élection, une nouvelle exposition dans sa galerie parisienne, un charmant rez-de-chaussée avec jardin et verrière, près de Bastille. Le lieu est devenu un repaire des Democrats Abroad. Ce n’est ni l'heure ni le lieu pour apprécier des caricatures ou des parodies du locataire de la Maison Blanche.

Parmi les artistes invités, certains étaient déjà présents en 2008. Mais l’état d’esprit est différent. L’adhésion spontanée et magnétique à Obama - "incarnation du rêve d’un président de l’humanité", comme l’explique l’artiste Arnaud Prinstet - laisse désormais place à plus de réflexion sur l’homme, sa politique, les freins à ses réformes.

Un élément révélateur du changement  : il y quatre ans, lorsque Dorothy Polley avait lancé l’idée de consacrer une exposition au candidat démocrate, 76 propositions d’artistes lui étaient parvenues. Aujourd’hui, elle a démarché elle-même une dizaine de peintres et passé commande.

Emmanuelle Fèvre, par exemple, est une jeune "photographiste" qui allie photo, collages et superpositions graphiques sur Photoshop : portrait d’Obama et de sa famille, slogans, discours, drapeau américain. Elle avait travaillé pour Dorothy’s Gallery en 2008 et avait vendu une dizaine d’œuvres. Succès important pour cette jeune artiste niçoise. Le service du protocole de l’Élysée l’avait même contactée pour acheter l’un de ces tableaux en vue de l’offrir au couple Obama, nouvellement installé à la Maison Blanche. L’achat ne s’était finalement pas conclu.

"C’est sûr que mon travail avait une toute autre résonance en 2008, quand il était facile de jouer sur le côté icône", admet Emmanuelle Fèvre. "À l’époque, j’étais dans la symbolique d’un président de réconciliation, aux côtés de Martin Luther King et de la communauté noire américaine. Comme auparavant, j’ai beau travaillé à partir d’images de la famille Obama et du drapeau américain, le président se distingue moins comme personnage central. Il est un leader davantage fondu dans la masse. Il est peut-être plus humain aussi".

Obama avec un visage d’enfant

Esquisser un portrait d’un personnage exige de bien le connaître, fait remarquer l’artiste américain Jack Smith. Il peint, dans son atelier du Nouveau-Mexique, des visages sans fard et en gros plan avec de larges pinceaux et des couleurs fortes, dans le sillage de Lucian Freud. "Certes, je suis familiarisé avec Barack Obama, je le vois tous les jours à la télévision, il est représenté partout. Mais je voulais dépasser l’image culte d’Obama-la-célébrité. Pour effectuer le portrait de quelqu’un, il faut l’observer quand il répond au téléphone ou quand il boit sa tasse de café, l’apercevoir quand tombe le masque de l’homme public. Or je n’ai aperçu Obama qu’une fois en vrai." Jack Smith a donc détourné le problème : il a demandé l’autorisation à la Maison Blanche de travailler à partir de la photo de Mannie Garcia, photographe freelance pour Associated Press, cliché à l’origine de la célèbre affiche "Hope" de Shepard Fairey. Il y a rajouté son ressenti de militant démocrate. "J’ai suivi sa politique de près et découvert l’homme au-delà du formidable tribun. Je suis beaucoup plus impressionné par Obama aujourd’hui qu’en 2008, après toutes les embûches qu’il a dû surmonter."

L’affiche de Shepard Fairey – qui a récemment reconnu avoir utilisé un cliché de Mannie Garcia sans son autorisation et a été condamné par la justice le 7 septembre dernier – fait partie des images incontournables de l’iconographie Obama. À tel point que le peintre français Arnaud Prinstet, au plus fort de la campagne électorale américaine de 2008, avait détourné l’image pour placarder dans les rues de Paris la publicité de l’exposition consacrée à son travail des 10 dernières années : des auto-portraits. Sur l’affiche de l’exposition, un visage "Arnobama" et un titre en clin d’œil : "qui suis-je ?". Quatre ans plus tard, l’artiste français abandonne provisoirement l’auto-portrait et s’attelle à celui d’Obama, à la demande de Dorothy Polley. Il en résulte un président américain au regard naïf et à la tête d’enfant. "L’omniprésence de la figure d’Obama m’a travaillé en 2008, j’avais envie de l’utiliser, de la détourner. Aujourd’hui, j’ai un rapport moins onirique avec cette image. J’ai davantage essayé de trouver chez lui ce qu’il garde d’enfantin. C’est d’ailleurs ce qui me touche dans le visage de quelqu’un."

Ode au melting-pot américain

La maîtresse des lieux, Dorothy Polley, a tenté de résister à la tentation de reproduire une "Obamania". "Je n’ai pas voulu reprendre à l’identique l’esprit de l’exposition de 2008, quand Obama était vu comme le Messie et qu’il allait changer la vie des habitants du monde entier, du fin fond des États-Unis jusqu’en Éthiopie", explique Dorothy Polley. "Cette année, j’ai souhaité montrer l’Amérique dans toute sa diversité, ses divisions, ses souffrances, la hausse de la pauvreté et du chômage."

Aux côtés des portraits de Barack Obama sont exposés des tableaux sur les "mille visages de l’Amérique". Anna Jeretic, artiste américaine basée à Paris, propose un grand carnet de croquis de voyages à travers les États-Unis, en ode à la biodiversité. Le peintre new yorkais Nelson Caban, dont un tableau figure dans la collection privée du président américain, expose ses portraits du melting-pot américain. Des œuvres venues de Creative Growth, un centre d’art pour adultes handicapés basé à Oakland en Californie, côtoient les photographies de Katy Anderson, prises dans une ancienne école ségrégationniste et désaffectée du Texas.

Tous les artistes ont une fibre démocrate et tous ceux qui animent la galerie sont préoccupés par l’issue des élections. Dorothy Polley organise d’ailleurs, jusqu’à début novembre, des concerts, des lectures, des débats avec le biographe français de Mitt Romney… et une projection sur grand écran des soirées électorales. L’occasion de voir Obama gagner ou perdre en bonne compagnie, entouré de ses portraits.