Après la Tunisie et le Maroc, l'Égypte. Moins d’un an après le début des soulèvements arabes, les islamistes d’Afrique du Nord trustent les victoires électorales dans la région. Retour sur un succès fulgurant.
Les urnes ont rendu leur verdict, l’islam politique prend ses quartiers en Afrique du Nord. Pour la première fois, en effet, des partis islamistes vont gouverner ou sont sur le point de le faire au Maroc, en Tunisie voire en Égypte. La large victoire des islamistes du Parti pour la Justice et le Développement (PJD) lors des législatives du 25 novembre au Maroc, conjuguée à celle du mouvement Ennahda en Tunisie lors de l'élection de l'Assemblée constituante du 23 octobre dernier, est venue confirmer la montée du courant islamiste dans la région.
Force de contestation
Un succès fulgurant qui ne s'explique pas uniquement par l’action sociale de ces partis auprès des régions paupérisées et par les moyens financiers dont ils bénéficient grâce aux monarchies du Golfe. Selon les experts,
ces victoires sont aussi l’écho du désir de changement des électeurs, même si l’islam n’a pas été au cœur des slogans révolutionnaires. "En cette période de secousses, les populations ont exprimé leur volonté d’en finir avec les dictatures plutôt que leur attente du grand soir islamiste, ou de l’instauration d’une république islamique", analyse pour FRANCE 24, Vincent Geisser, sociologue à l'Institut de recherche sur le monde arabe et musulman.
"Contrairement à ce que l’Occident a pu croire, ces dictatures ont été finalement génératrices d’islamistes", avance même Mohamed Sifaoui. Pour le journaliste et auteur de "Pourquoi l'islamisme séduit-il ?", leurs victoires s’expliquent aussi par la nature des régimes qui étaient en place il y a encore quelques mois, excepté au Maroc. "Les électeurs se sont tournés vers ces partis, malgré leurs discours ambigus, car ils ne se sont pas compromis avec ces régimes autocratiques et anti-démocratiques", commente-t-il.
La principale conséquence de ce phénomène de fermeture des régimes, comme l’explique El Yamine Soum, sociologue et enseignant à l’Institut international de la pensée islamique, a été de faire de l’islam "un relais politique, voire même un recours".
À l'épreuve du pouvoir
Même s'il existe des spécificités inhérentes à chaque pays, le PJD, Ennahada et la Confrérie, tous labellisés "islamistes modérés", ont accepté de jouer, a priori, le jeu démocratique et fait campagne sur les mêmes thèmes. Des thèmes à succès : dénonciation tour à tour de la corruption de la classe politique, de l’oisiveté des élites et des inégalités sociales. "Ces partis ont gagné grâce un discours populiste qui, paradoxalement, rassure des populations ébranlées dans leurs repères symboliques et qui se raccrochent par conséquent à des discours ultraconservateurs, sécuritaires et identitaires", note Vincent Geisser.
Un populisme, "digne de l’extrême droite selon des critères universels" d'après Mohamed Sifaoui, qui promet l’instauration d’un nouvel ordre moral, social et politique. "Toutefois, les islamistes seront très attendus sur ces thèmes, souligne le journaliste. Ces partis vont être confrontés à la réalité car il ne s’agit plus de se contenter, comme par le passé, de dénoncer les échecs des régimes précédents, mais de gouverner et de convaincre les électeurs".
Face à la dure réalité de l’exercice du pouvoir, ils vont devoir mettre en jeu leur crédibilité et la faisabilité de leurs projets, tout en composant avec les sociétés de chaque pays. "Si les islamistes versaient dans l’autoritarisme ou en cas d’échec de leur politique, la population et même une partie de leur électorat se retourneraient contre eux", développe Vincent Geisser. Et de conclure : "Ces peuples n’ont pas fait la révolution pour remplacer des autocrates imberbes par des dictateurs à barbe".