
À un peu plus de trois mois de l’élection de l’Assemblée constituante, les leaders des principaux partis politiques tunisiens viennent courtiser leurs compatriotes installés en France. Au nombre de 600 000, ils seront des acteurs clés du scrutin.
Ils méritent amplement le détour. Malgré le report du 24 juillet au 23 octobre de l’élection de l’Assemblée constituante qui sera chargée de façonner les institutions de la Tunisie démocratique, les chefs des principaux partis politiques tunisiens continuent de courtiser leurs compatriotes expatriés en France. Rached Ghannouchi, le fondateur du parti islamiste Ennahda, a été le premier à se déplacer dans l'Hexagone au mois d'avril pour la 28e rencontre annuelle des musulmans de France. Ahmed Brahim, le premier secrétaire de l'ex-parti communiste Ettajdid, et Mustafa Ben Jafaar, le secrétaire général du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), ont également tenu des meetings en France au mois de juin. Aujourd'hui, c'est au tour d'Ahmed Néjib Chebbi, le fondateur du Parti démocrate progressiste (PDP), d'effectuer une tournée dans le pays avec, en point d’orgue, l’organisation de deux réunions publiques à Paris et à Lyon, les 1er et 2 juillet.
Au nombre de 600 000 - soit l’équivalent de la population d’un gouvernorat comme celui de Sousse (est de la Tunisie) -, les Tunisiens de France représentent un enjeu majeur du scrutin du 23 octobre. Sur les 273 sièges que comptera la future Assemblée constituante, 10 leurs sont exclusivement réservés. "Leur poids électoral est très important. Il s’agit de la première communauté de la diaspora installée à travers le monde. À eux seuls, ils représentent presque un dixième de la population tunisienne", décrypte ainsi Yazid Debbiche, consultant franco-tunisien qui vient de rédiger une note sur la question.
"Vecteur de mode de vie"
"Les Tunisiens de France retiennent tout particulièrement notre attention parce qu’il ne s’agit pas d’une communauté comme les autres. Symboles de réussite sociale, ils sont des prescripteurs d’opinion susceptibles d’influencer leur entourage resté au pays", poursuit Samy Ghorbal, conseiller politique du leader du PDP. En clair : pour les partis de la mouvance démocratique, leur expérience du pluralisme politique occidental représente un socle sur lequel ils espèrent pouvoir s’appuyer pour enraciner la Tunisie dans la modernité. "Les Tunisiens de l’étranger sont un important vecteur de mode de vie. En plus des devises qu’ils envoient régulièrement au pays, ils ont largement contribué à son émancipation. On compte donc sur eux pour renforcer les institutions démocratiques en jouant un rôle pédagogique, grâce à leur vécu", renchérit Rafik Baraket, qui milite en France pour Ettajdid.
Reste que pour pouvoir compter sur les suffrages de cet électorat à part, le PDP et ses concurrents doivent au préalable lever une inconnue de taille : la mobilisation des électeurs. Si tout porte à croire qu’elle sera forte au regard de la dimension historique de l’événement, les états-majors des formations en lice se veulent très mesurés sur le sujet. "Le principal enjeu de la campagne en France consiste d’abord à faire disparaître la peur qui reste attachée aux institutions tunisiennes afin d’inciter les gens à aller voter. Sous l’ère Ben Ali, les Tunisiens expatriés prenaient bien soin de rester à l’écart de leur ambassade et de leurs consulats, qu’ils considéraient comme un instrument de ‘flicage’ du régime. Il faut donc leur faire comprendre que cette époque est révolue", reprend Samy Ghorbal.
"Le français ou l'arabe ?"
Un message d’autant plus difficile à faire passer pour les partis politiques que cet électorat se caractérise par une très grande hétérogénéité. "Des questions aussi simples que la langue dans laquelle s’adresser à lui - le français ou l’arabe ? - ou par quels canaux le toucher - les grands médias traditionnels ? Les médias communautaires ? Les réseaux sociaux ? - sont délicates à résoudre…", analyse encore Samy Ghorbal. Parmi les 600 000 Tunisiens vivant en France - dont les deux tiers au moins jouissent de la double nationalité - beaucoup semblent par ailleurs déconnectés des enjeux politiques de leur pays d'origine, qu'ils aient abandonné l’idée de s’investir pour lui du fait des ramifications du régime répressif de Ben Ali sur le territoire français ou qu'ils se soient détournés de tout engagement par manque d’intérêt.
"Les enfants de militants exilés en France restés alertes sur la vie politique tunisienne sont effectivement minoritaires. Le gros des troupes est plutôt constitué de jeunes franco-tunisiens qui ont orienté leur engouement politique vers d’autres causes, comme la question palestinienne, ou les enfants de la deuxième et de la troisième génération qui n’entretiennent pas de véritable lien de citoyenneté avec la Tunisie ou rejettent l’idée même de tout investissement politique, quel qu’il soit", développe Yazid Debbiche. À un peu moins de quatre mois du premier scrutin libre et transparent de la Tunisie indépendante, l’offensive de charme risque de tourner au long travail de pédagogie.