
Dans l'incapacité de déterminer le mode de transmission de la bactérie responsable de la mort de 23 personnes en Europe, les chercheurs jugent la situation préoccupante. Le nombre de nouveaux malades tend toutefois à se stabiliser.
La réunion exceptionnelle, ce mardi à Luxembourg, des ministres de l'Agriculture de l'Union européenne (UE) soulagera peut-être financièrement les maraîchers qui ont vu leur chiffre d’affaires chuter à mesure que se propageait l’épidémie d’E.coli en Allemagne, mais rien n'indique que ces derniers soient totalement rassérénés. Car, pour l'heure, le mystère entourant l’origine exacte de l’épidémie de la bactérie entérohémorragique (Eceh) n’est pas près d’être dissipé.
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Ce mardi, la Commission européenne se voulait pourtant rassurante. La crise sanitaire provoquée par la bactérie tueuse reste un problème localisé, limité à la région de Hambourg (Allemagne), et qui ne justifie aucune interdiction de produit à l'échelle de l'UE, a déclaré le commissaire européen chargé de la santé et de la politique des consommateurs, John Dalli, devant les députés réunis à Strasbourg.
De leur côté, les scientifiques, spécialistes de ce type d’épidémie, avouent observer cette épidémie avec impuissance. "Nous sommes totalement perdus. Du moins, tant qu’on n’aura pas isolé le véhicule de la bactérie", confie Patricia Mariani, microbiologiste à l’hôpital pour enfants Robert-Debré, à Paris, et co-responsable du Centre national de référence de l’Escherichia coli en France.
"Si la source se tarit, on ne saura peut-être jamais"
Depuis le 25 mai, les informations ont été contradictoires. D’abord désignés comme coupables, les concombres provenant du sud de l’Espagne ont finalement été mis hors de cause. Tout comme le restaurant spécialisé dans les menus à base de pommes de terre, le Kartoffel-Keller, à Lübeck (nord de l'Allemagne).
La bactérie Escherichia coli, dite E.coli, se transmet par les aliments non-lavés, non-cuits ou non-pasteurisés (légumes non-lavés et non-épluchés, viandes crues, fromages au lait cru). Une cuisson à plus de 70°C tue la bactérie. Elle se transmet également par l'eau et les matières fécales.
A priori, dans le cas de cette épidémie de bactérie E.coli de sérotype 0104, localisée dans le nord de l'Allemagne, les scientifiques excluent une transmission d'homme à homme : l'épidémie serait d'une toute autre ampleur.
Les personnes infectées par la bactérie présentent des hémorragies du système digestif, et, dans les cas les plus graves, développent des troubles rénaux (syndrome hémolytique et urémique, SHU) et des séquelles neurologiques graves qui peuvent entraîner la mort.
Lundi, l'European Center for Disease Prevention and Control dénombrait en Europe 1672 personnes qui souffrent de diarrhées sanglantes dues à l'E.coli, dont 1601 habitent l'Allemagne ; 661 cas de SHU ont été signalés, dont 630 en Allemagne (voir les stastistiques ici).
Les autorités allemandes ont également été amenées à disculper les graines germées de l'exploitation biologique de Bienenbüttel, un petit village situé à 80 km au sud de Hambourg, et qui fournit le restaurant de Lübeck. Sur les 40 échantillons prélevés à l'entreprise, 23 analyses ont donné des résultats négatifs, a annoncé, lundi, le ministère de l'Agriculture de l'État de Basse-Saxe. Les résultats des 17 autres échantillons prélevés notamment dans l'eau, le système d'aération et les étals de l'exploitation, sont attendus prochainement.
"Il y a tellement de véhicules potentiels (eau, légumes, viande, lait, etc.) que l’enquête est très difficile. Si la source se tarit, on ne saura peut-être jamais", regrette Patricia Mariani. Autrement dit, si le restaurant, l’exploitant biologique et le maraîcher, potentiellement à la source de l’épidémie, ont éradiqué la bactérie en nettoyant leurs outils de production ou leurs locaux, l’origine de l’E.coli restera introuvable. Au fur et à mesure que les jours passent et que le nombre de personnes infectées par la bactérie semble se stabiliser, la probabilité de retrouver le vecteur de la bactérie, dont le temps d’incubation est d’environ deux semaines, s’amincit.
Crise de confiance en Allemagne
Lundi, une nouvelle personne, une femme âgée de plus de 90 ans, est morte des suites d'un syndrome hémolytique et urémique (SHU), troubles rénaux graves provoqués par la bactérie E.coli, portant à 22 le nombre de décès en Allemagne. Et même si les centres hospitaliers du nord du pays constatent une relative stabilisation du nombre de nouveaux malades, l’épidémie n’en demeure pas moins très préoccupante. "Jamais nous n’avons vu d’épidémie de cette ampleur, avec autant de morts dus au SHU. Habituellement, dans 90 % des cas, c’est un syndrome qui évolue favorablement et naturellement. Cette fois, la virulence de la bactérie est inédite."
À défaut de connaître l’origine de la bactérie, est-il possible pour les médecins d’éradiquer l’épidémie en aval, grâce à un antibiotique ? "On ne donne pas d’antibiotique : cela libèrerait encore plus de toxine, parce qu’on casse la molécule, et on développe une complication majeure comme l’insuffisance rénale", explique Patricia Mariani.
La gestion de l’épidémie est source de tensions en Allemagne. Les informations, distillées tant par les ministres régionaux de la Santé et de la Consommation, que par les autorités fédérales de Berlin, ont été contradictoires et cacophoniques. "Dimanche, le ministre régional de l’Agriculture de Basse-Saxe affirmait avoir découvert la source de la contamination, sans en avoir la preuve, tandis qu’à Berlin, on relativisait, relate Anne Maillet, correspondante de FRANCE 24 à Berlin. Le gouvernement et les autorités régionales sont critiquées pour avoir sous-estimé l’épidémie à ses débuts et d’avoir perdu un temps précieux. Même le très prestigieux Institut Robert-Koch est critiqué pour son manque de communication. Demain, une réunion de crise est prévue à Berlin pour enfin centraliser toutes les informations dans les différentes régions. Les Allemands, en attendant, sont perplexes face à leur assiette."