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Des combats à l'arme lourde éclatent entre les rebelles karen et l'armée birmane

Alors que les Birmans ont voté dimanche pour la première fois depuis vingt ans, une milice de l'ethnie karen a opéré un raid surprise sur une ville située à la frontière thaïlandaise, faisant flotter le spectre d’une nouvelle guerre civile.

Des combats se sont poursuivis ce lundi, au lendemain des premières élections législatives depuis vingt ans - dont le Parti de la solidarité et du développement de l'Union (USDP), créature de la junte, est quasiment assuré de la victoire. Le chef de guerre de la milice karen DKBA, Na Kha Mew, mène depuis dimanche un raid surprise sur la ville de Myawaddy, un important poste-frontière proche de la Thaïlande situé à l’extrême est de l’ancienne capitale birmane Rangoun.

Un responsable thaïlandais cité par l’AFP estime qu’au moins 10 000 civils birmans se seraient réfugiés en Thaïlande pour fuir les combats à l’arme lourde. "Selon nos sources, les affrontements ont fait au moins 6 morts dont un ressortissant thaïlandais touché par un tir de mortier qui a traversé la frontière", rapporte Cyril Payen, correspondant de France 24 à Bangkok, qui fait également état de plusieurs dizaines de blessés. "La situation s’envenime d’heure en heure. Des milliers de soldats birmans affluent dans cette ville-frontière et affrontent les miliciens karen dans des combats de rue."

"On parle maintenant d'une extension de ce conflit le long de cette même frontière avec la Thaïlande mais aussi le long de la frontière avec la Chine [au nord-est du pays]", poursuit le journaliste.

Une rumeur, selon laquelle des soldats birmans forçaient par les armes des habitants de la région à se rendre aux urnes, a mis le feu aux poudres dimanche. "Cette rumeur, c’est l’étincelle que Na Kha Mew attendait pour prendre les armes", affirme Cyril Payen.

La junte entend assujettir les seigneurs de guerre

La question ethnique était l’un de grands enjeux des élections législatives. Une nouvelle Constitution, votée en 2008 et qui entre en vigueur ce lundi, prévoit le désarmement des milices ethniques et leur incorporation à l’armée birmane. Depuis quinze ans, ces groupes s’étaient ralliés à la junte. En échange, elle leur octroyait une large autonomie et la jouissance des revenus liés au trafic de drogue.

"En vertu de cette nouvelle Constitution, les chefs de guerre et leurs armées perdront leurs autonomies, leurs uniformes, une grande partie de leurs armes et, évidemment, la jouissance des trafics divers, explique Cyril Payen. La junte veut les transformer en garde-frontière".

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Rencontre avec la milice Karen - Cyril Payen (diffusé le 4 novembre 2010)
Des combats à l'arme lourde éclatent entre les rebelles karen et l'armée birmane

Fin octobre, le journaliste avait passé clandestinement la frontière birmane pour y rencontrer Na Kha Mew. Les propos du chef karen ne laissaient aucune ambiguïté sur l’imminence d’un conflit. "Il n’y a plus de cessez-le-feu, il n’y a plus de paix, déclarait-il au micro de Cyril Payen. Toutes les minorités ethniques vont s’allier et nous allons vaincre la junte militaire qui nous a trahie". Quelques jours plus tard, lors d’une réunion secrète le long de la frontière, les différents chefs des minorités ethniques se sont mis d’accord pour combattre la junte et les dispositions prévues dans la nouvelle Constitution.

Imminence d’un conflit

"Se mettre à dos les seigneurs de guerre paraît complètement fou, commente Cyril Payen. Ces milices représentent des milliers d’hommes lourdement armés". Les Was représentent une force de 25 000 à 30 000 hommes très bien équipés, auxquels s’ajoutent les 8 000 hommes de l’ethnie Kachin ainsi que plusieurs autres petits groupes, forts de 2 000, 3 000 ou 4 000 hommes.

"C’est une erreur de calcul de la part de la junte", estime pour sa part Isabelle Dubuis, coordinatrice de l’association Info Birmanie. "La question des minorités ethniques n’a pas été bien prise en compte. (…) Il existe un vrai risque d’instabilité et de reprise du conflit dans des régions stratégiques pour le pouvoir central. C’est là qu’est géré le commerce frontalier avec la Chine et la Thaïlande".

En cas de conflit prolongé, les conséquences humanitaires s’avèreraient désastreuses. L’été 2009 a donné un avant-goût du drame humanitaire que pourrait engendrer un tel conflit. Au nord-est de la Birmanie, à la frontière avec la Chine, 35 000 civils avaient alors fui un conflit qui avait brièvement opposé l’ethnie Kokang avec l’armée régulière birmane… pour les mêmes raisons qui poussent aujourd’hui les chefs de guerre à reprendre les armes.