
La censure chinoise a strictement interdit toute référence à la Citic Tower depuis la collision d'un petit avion de tourisme avec ce gratte-ciel de Pékin. AP Photo/Han Guan Ng - Han Guan Ng
Il leur a fallu plus d’une semaine pour lever un bout du voile qui entoure la collision d’un petit avion avec un gratte-ciel de Pékin. Le pilote décédé, un homme de 66 ans, "souffrait depuis longtemps d'insomnie et d'anxiété" et avait confié à son journal intime avoir l’intention de "mettre fin à ses jours", ont indiqué les autorités du district pékinois de Chaoyang, où l’incident a eu lieu, dans un communiqué publié jeudi 2 juillet.
Jusqu’à ces quelques bribes d’information, les autorités s’étaient contentées d’un bref commentaire publié dans le Pékin Daily au lendemain de l’accident, survenu le vendredi 26 juin, pour confirmer la mort du pilote du petit avion de tourisme.
L’incident s’est déroulé en plein cœur de la capitale chinoise lorsqu’un "aéronef léger monomoteur biplace de sport" – pour reprendre les termes des autorités chinoises – s’est écrasé contre la Citic Tower, le plus haut gratte-ciel de Pékin. Outre le pilote, mort sur le coup, treize personnes ont été blessées à cette occasion.
Depuis lors, silence radio. Et pas seulement de la part des autorités et des médias d’État. Les premières images du crash, qui avaient rapidement circulé sur les réseaux chinois, ont été toutes méthodiquement effacées d’internet par la censure étatique.
Censure habituelle dans une Chine qui contrôle étroitement l’information ? Cette fois-ci, les autorités ont poussé le zèle très loin. Même des images sans rapport avec l’accident de cette tour de 108 étages et 528 mètres de haut ont été effacées des réseaux sociaux, raconte la BBC. Aucune mention de la Citic Tower ("China Zun" en chinois) n'est tolérée dans les discussions sur les réseaux sociaux, quel que soit le contexte.
"Les autorités ont également obligé les écoles et clubs de pilotage à cesser temporairement toutes leurs activités", précise Marc Lanteigne, spécialiste de la Chine à l’université Arctique de Norvège. Contactées par la BBC, trois "entreprises d’aviation ont confirmé avoir suspendu leur activité et avoir reçu comme instruction de ne pas en parler".
Un endroit stratégique et très sensible de Pékin
L’intensité et la rapidité avec lesquelles la censure s’est déployée après l’accident peuvent surprendre, même pour la Chine. La collision n’a, en effet, causé qu’un trou et des dommages superficiels au bâtiment.
Mais, dans cette affaire, "ce n’est pas l’importance des dégâts qui compte", assure Rogier Creemers, spécialiste de l’internet chinois à l’université de Leiden, aux Pays-Bas.
C’est d’abord le lieu où cela s’est produit. La Citic Tower n’est pas seulement le plus haut gratte-ciel de la capitale. "Beaucoup de Pékinois considèrent ce bâtiment comme une espèce de porte-bonheur et il n’est pas rare que des jeunes postent des photos de l’immeuble en ligne accompagnées de souhaits pour réussir des examens ou décrocher un travail", explique la BBC.
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Ce n’est donc pas du meilleur effet qu’un avion ait pu s’écraser contre ce gratte-ciel emblématique.
Surtout, la Citic Tower se situe à un endroit stratégique et très sensible de la ville. "Le Zhongnanhai, siège du gouvernement chinois, est à quelques pâtés de maisons, tout comme la place Tiananmen et d’autres bâtiments importants", détaille Rogier Creemers.
"C’est en plein cœur d’une stricte zone d’exclusion aérienne, et le fait qu’un petit avion de tourisme a pu ainsi y voler sans être intercepté, ni même détecté, représente un embarras majeur pour les autorités chinoises", confirme Marc Lanteigne. Car si ce petit aéronef a pu percuter sans problème ce gratte-ciel, qu’est-ce qui l’aurait empêché de s’écraser contre le siège du gouvernement ?
Une question qui doit donner des sueurs froides aux pontes des services de sécurité. Surtout en ces temps de guerre de drones. "L’Ukraine et l’Iran ont démontré que les dommages causés par les drones peuvent être significatifs, ce qui fait que le risque d’attaques par ces engins est devenu une source d’inquiétude majeure pour les autorités chinoises. Elles doivent se demander comment protéger au mieux les zones civiles et le crash du petit aéronef a dû renforcer les craintes sur les difficultés de se défendre", estime Marc Lanteigne.
L’importance de "raisons personnelles" du pilote
Les précisions apportées sur les circonstances du drame n’éclairent en rien comment un tel avion a pu déjouer les défenses anti-aériennes dans la capitale chinoise. En revanche, "cela permet aux autorités de calmer les rumeurs en attendant qu’une version officielle satisfaisante puisse être trouvée" quant aux questions de sécurité aériennes, explique Rogiers Creemers.
Le but serait alors de détourner le flux des spéculations. Au lieu de se demander comment un aéronef a pu s’écraser contre la Citic Tower, les Chinois peuvent spéculer sur les raisons qui ont pu pousser un individu à une telle extrémité.
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Les autorités utilisent à dessein "le terme flou de 'raisons personnelles' pour expliquer ce geste. Cela permet d’évacuer la question plus gênante d’éventuelles motivations politiques ou idéologiques", précise Marc Lanteigne.
Si Pékin est pressé de tourner la page médiatique de ce drame, nul doute, d’après cet expert, que l’accident "va avoir des répercussions en interne". Des têtes vont probablement tomber, et la Chine va "sûrement repenser sa position pour mieux prendre en compte la défense des sites civils et des villes".
