
L'iconique terre ocre de Roland Garros. © Pierre René-Worms, France Médias Monde
C’est un paradoxe français : alors que Roland-Garros est le plus grand tournoi de tennis sur terre battue, La France ne compte aucun spécialiste de cette surface ocre parmi ses joueurs. Certains d'entre eux, comme Adrian Mannarino (45e mondial), sont même décrits comme "allergiques" à la surface.
Sur les 30 joueurs français engagés dans le tournoi cette année, seuls neufs ont passé le premier tour, le troisième plus faible total des trente dernières années. Il est même fort probable, qu’une fois de plus, aucun Tricolore ne passe la deuxième semaine.
Croisés devant le court central de Roland-Garros, Benjamin et Pablo, deux supporters français, ont une explication.
“En Espagne ou en Argentine, les gamins sont pratiquement élevés sur la terre battue. Alors qu’en France, on apprend à jouer sur des tennis en béton fissuré", expliquent les deux Basques, l’un coiffé d’un casque à cornes gaulois, l’autre arborant le drapeau tricolore.

Le déclin de la surface
Critiquer la génération actuelle de joueurs français est un refrain habituel de Roland-Garros, surtout en comparaison d’époques plus fastes pour le tennis hexagonal.
Il y a trois ans, lors d’un événement célébrant le 40e anniversaire du triomphe de Yannick Noah en 1983, le dernier vainqueur masculin français a offert un conseil sans équivoque aux jeunes espérant imiter son exploit : faire leurs valises et partir à l’étranger pour s’imprégner de la culture de la gagne.
"Il faut aller se nourrir ailleurs, parce qu’on a l’habitude de perdre à tous les niveaux", avait-il déclaré. "Tous les entraîneurs ont perdu. Aucun d’entre eux n’a gagné. On est donc entouré de gens qui ont tous perdu."
Henri Leconte, le dernier Français à avoir atteint une finale, s’était montré encore plus direct quelques années plus tôt, lors de la commémoration des trente ans de sa défaite de 1988. "Ils ne s’entraînent plus autant sur terre battue qu’à notre époque", avait-il affirmé. "Ils ont peur de jouer à Roland-Garros. Ils trouvent toujours une excuse, en disant : 'Oh, j’ai mal au dos ou au bras'”.
Provocateur, Henri Leconte avait raison sur un point : l’entraînement sur terre battue a drastiquement diminué en France mais les joueurs n’y sont pour rien. Dans les années 1950, le tennis se jouait, en France, quasiment exclusivement sur terre battue. Mais au milieu des années 1970, alors que Noah et Leconte étaient en pleine ascension, la part de courts en terre battue avait chuté à 50 %.
Aujourd’hui, ces derniers ne représentent plus que 16 % des 31 000 courts reconnus par la Fédération française de tennis (FFT). Les tournois de tennis organisés en France ont logiquement suivi cette tendance : seuls 19 % des tournois du circuit masculin se déroulent sur terre battue contre 34 % chez les femmes.
En comparaison, en Espagne, en Italie ou en Suisse, la part de courts en terre battue dépasse les 60 %. Elle monte même à 80 % en Allemagne. Tous ces pays, excepté le dernier, comptent dans leurs rangs des vainqueurs de Grand Chelem durant ces dix dernières années.
"C'est ce avec quoi nous avons grandi", a déclaré l'Allemand Alexander Zverev après sa victoire au premier tour dimanche, lorsqu'on lui a demandé pourquoi les Européens semblaient plus agiles sur terre battue que les Américains ou les Australiens. "Nous nous déplaçons mieux sur cette surface glissante, car nous y sommes habitués (...) Personne ne peut vraiment vous apprendre à glisser", a ajouté la tête de série n° 2 du tournoi masculin.

Le paradoxe du déclin de la terre battue en France réside dans le fait qu’il a coïncidé avec un essor général de ce sport, stimulé par le plan dit des "5 000 courts" lancé en 1981 par Philippe Chatrier, alors président de la FFT – dont le nom a par la suite été donné au court central de Roland-Garros.
Destiné à aider les petites villes et les villages à construire leurs propres courts, le plan de Philippe Chatrier a permis de multiplier par dix le nombre de licenciés en France, passant de 100 000 dans les années 1960 à plus d’un million dans les années 1990.
La grande majorité des nouveaux courts, cependant, étaient en dur, une surface bien moins coûteuse à construire et à entretenir. L’essor des courts en dur a poussé de nombreux clubs à remplacer ceux en terre battue.
Cette démocratisation du tennis a, au passage, renforcé une certaine fracture sociale, explique l’historien Patrick Clastres, co-auteur d’un ouvrage sur l’histoire de ce sport en France.
"Le tennis a toujours été une pratique élitiste, associé à la classe supérieure", déclare-t-il. "En France, les municipalités, notamment de gauche, ont fait un gros effort pour démocratiser le sport et l’ouvrir aux classes moyennes et une partie des classes populaires" avec ces courts en dur, notant que "la terre battue reste réservée à une élite sociale".
"90 % de contraintes"
Les courts en terre battue sont constitués de plusieurs couches de roches, recouvertes d’une fine couche de brique pilée d’environ deux millimètres d’épaisseur, qui donne aux courts leur célèbre teinte ocre.
Chacun des 18 courts de Roland-Garros nécessite plus d’une tonne de terre battue. Cette terre doit être régulièrement arrosée pour éviter qu’elle ne s’assèche et ne se fissure. La vague de chaleur qui s’abat sur Paris, cette semaine, a donné beaucoup de travail aux 200 jardiniers du tournoi. Ils sont obligés d’arroser les courts la nuit et de les saupoudrer d’une sorte de sel spécial, du chlorure de calcium pour maintenir l’humidité.
Cet entretien extrêmement coûteux se traduit par des dépenses conséquentes pour de nombreux clubs qui fonctionnent avec un budget bien inférieur à celui de Roland-Garros.
Dans une interview accordée au quotidien français Libération, le responsable d’un club de tennis en Normandie a déclaré que les courts en terre battue "offraient 10 % d’avantages pour 90 % de contraintes". Il a ajouté : "Un court en dur, ça demande deux heures de Kärcher par an, c’est tout. La terre battue, il faut compter plus de 70 heures de travail par court chaque année, le temps de refaire les lignes qui brisent avec le gel et de remettre de la brique pilée."

Depuis 2021, la FFT propose une aide à l'entretien de 800 € par an, et par court, aux clubs qui continuent d’évoluer sur des courts en terre. Elle les aide également à construire de nouveaux courts, en prenant en charge au moins 30 % des coûts, dans la limite de 100 000 € par court.
Malgré cela, ces mesures demeurent "insuffisantes", a concédé le président de la fédération, Gilles Moretton, le mois dernier dans une interview accordée au Monde. Il a également annoncé la mise en œuvre de plusieurs projets pour aider les clubs disposant de courts à surface dure obsolètes à passer à la terre battue hybride, une nouvelle surface beaucoup moins coûteuse à construire et à entretenir que la terre battue classique.
D'une épaisseur de seulement trois centimètres, la surface hybride nécessite beaucoup moins d'arrosage et ne nécessite pas de resurfaçage annuel. La conversion d'un court en béton coûte environ 35 000 €, dont 60 % seront pris en charge par la FFT.
La fédération prévoit également d’encourager l’organisation de tournois juniors sur terre battue artificielle afin que les jeunes joueurs aient suffisamment d’expérience sur cette surface. Les experts pointent une grande similitude entre la surface alternative et la terre battue ordinaire en termes de sensations.
Cependant, selon l’historien Patrick Clastres, les subventions restent "insuffisantes pour permettre à de nombreuses villes de sauver leurs clubs en difficulté, sans parler de revenir à la terre battue".
L'expérience, indispensable sur terre battue
Le déclin des courts en terre battue en France a donc privé les jeunes français d’une expérience formatrice cruciale sur la surface la plus exigeante du circuit professionnel.
S’il est assez difficile pour les joueurs de s’adapter aux tournois sur gazon comme Wimbledon, la terre battue exige un sens tactique hors pair et une palette technique plus large, comprenant effets, slices, amortis et les fameux glissés. La plus lente des trois surfaces est également la plus éprouvante physiquement.
Selon Patrick Mouratoglou, l’ancien entraîneur de Serena Williams qui a fondé la plus célèbre académie de tennis privée sur la Côte d’Azur, la tradition centralisatrice du pays n’est pas étrangère au fait que les jeunes français aient du mal sur la surface.
"Le Centre national d'entraînement de la Fédération est à Paris. On s’entraîne en couvert sur dur. Ça n'a aucun sens." Il ajoute même que "le projet est voué à l’échec dès le départ. Ça ne peut pas marcher. D’autant plus que la terre battue est extrêmement formatrice".
Selon lui, le centre national d’entraînement "devrait être en extérieur, dans le sud de la France", où les conditions sont propices pour jouer sur terre battue.
Les détracteurs de la FFT, dont Henri Leconte, ont également accusé la fédération de privilégier "la quantité à la qualité", en favorisant une abondance de jeunes talents au lieu de se concentrer sur la poignée d’entre eux qui sont les plus prometteurs.
Les partisans du modèle français soulignent toutefois que la réussite individuelle à Roland-Garros et dans les autres tournois du Grand Chelem ne devrait pas être le seul critère pour évaluer la réussite d’un joueur sur l’ensemble de sa carrière.
La France compte le deuxième plus grand nombre de joueurs licenciés en Europe, après l’Allemagne. C’est également l’un des rares pays à avoir réussi à rendre le tennis "véritablement populaire", affirme Patrick Clastres.
"L'Italie et l’Espagne ont un climat qui permet de jouer sur terre battue toute l’année. Aux États-Unis, c'est le système des bourses universitaires qui permet de faire émerger une poignée de talents. Et en Europe de l’Est depuis la chute du Mur, vous avez des parents qui acceptent de déscolariser leurs enfants dans l’espoir qu’ils percent" a-t-il ajouté.
"La France a un modèle différent, qui a permis de faire découvrir ce sport à un public plus large et de former de nombreux joueurs classés parmi les 100 meilleurs, mais relativement peu de champions du Grand Chelem."
Article adapté de la version anglaise par Jules Marchand.
