
Un membre du Croissant-Rouge iranien tient la Torah dans une synagogue endommagée lors d'une frappe, à Téhéran, le 7 avril 2026. © Majid Asgaripour, Reuters
"Des pages de livres sacrés étaient éparpillées dans la rue. Je me suis mise à les ramasser une par une". Lorsque Marjan arrive dans la ruelle Malek, située près du centre historique de Téhéran, le jour n'est pas encore levé en ce 7 avril. Quelques minutes plus tôt, vers 3 h 30, une amie du quartier l'a réveillée. Elle l'a appelée pour lui annoncer que la synagogue Rafi-Nia venait d'être touchée par trois frappes israéliennes.
"J'ai accouru sur place. La synagogue ainsi que le bâtiment voisin avaient été complètement détruits", se souvient-elle. "Il y avait déjà les secours, le Croissant-Rouge, les bassidjis, des volontaires portant des gilets aux emblème des Gardiens de la révolution qui déblayaient les gravats. Les pages des livres saints avaient été projetées jusque dans les rues adjacentes."

Le spectacle est saisissant. Les habitants, qui avaient fui leurs maisons dans la panique quelques heures plus tôt, revenaient chercher "ce qu'il restait de leur vie", raconte-t-elle. "Les voisins qui, pendant des années, nous avaient accueillis et accompagnés lorsque nous allions à la synagogue regardaient désormais, nerveux, bouleversés et en larmes, tous leurs biens anéantis en une fraction de seconde."
Au fond d'une impasse discrète, presque invisible depuis la rue Fariman, Rafi-Nia n'était pas seulement un lieu de culte. C'était un lieu de vie. Depuis le milieu du XXe siècle, cette ancienne maison datant de la première dynastie Pahlavi - mise à disposition de la communauté juive par son propriétaire, Abdul Rahman Rafi-Nia, en 1958 -, accueillait les offices religieux, mais aussi les réunions de l'Association des diplômés juifs d'Iran, dont Marjan est membre.
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En Iran, la guerre passe aussi par les images. Dans la capitale, d'immenses affiches de propagande transforment les murs de la capitale en vitrine du récit officiel, tout en étant conçu pour circuler bien au-delà des frontières du pays. France 24 revient sur cette stratégie visuelle, façonnée depuis la Révolution islamique, désormais dopée par l'intelligence artificielle. À découvrir sur France 24.
"Nous voulions que cette synagogue reste vivante. Il y avait toujours du passage, des activités, des familles. Nous aimions nous y réunir. C'était une très belle et vieille maison, avec une cour pleine de charme", raconte cette habitante de Téhéran. "Les souvenirs que nous y avions rendent sa destruction encore plus douloureuse."

Sauver les rouleaux de la Torah
Par miracle, personne ne se trouvait à Rafi-Nia au moment de la frappe. Mais une autre course contre la montre a commencé pour Marjan après le bombardement sur le lieu de culte. Sous les tonnes de gravats se trouvaient encore les anciens rouleaux de la Torah.
Les fidèles ont tenté de sauver ce qui pouvait l'être. "Nous avons essayé de récupérer quelques livres saints. Bien sûr, nous n'étions pas des spécialistes et nous n'avions pas le droit d'entrer sur le site de la frappe. Mais nous avons ramassé autant de livres que nous avons pu dans la ruelle et jusque sur la chaussée", poursuit Marjan.

Les responsables de la synagogue demandent l'arrêt des excavatrices, ce que le chef des équipes de secours accepte de faire, confie-t-elle. "Nous savions que si les pelleteuses continuaient à dégager les décombres autour de l'armoire de la Torah, les rouleaux seraient détruits. Il fallait retirer les gravats à la main."
Pendant cinq jours, les fidèles attendent, avant que les rouleaux sacrés ne soient finalement retrouvés, quasi intacts, car protégés par leurs solides coffres en bois. Un soulagement.


"La porte était toujours ouverte"
Pour Narciss M. Sohrabi, chercheuse en urbanisme qui a consacré plusieurs années d'étude à Téhéran aux espaces communautaires juifs, la nouvelle est incompréhensible. "J'ai été abasourdie. Comment un petit bâtiment modeste, presque invisible, niché dans une impasse du centre de Téhéran, pouvait-il avoir été touché ?"
Elle connaît bien Rafi-Nia. "Pas de panneau indiquant qu'il s'agissait d'une synagogue. Cette invisibilité est une caractéristique de nombreuses synagogues en Iran", explique-t-elle. "Pourtant, elle n'a pas protégé Rafi-Nia des missiles israéliens".
"La porte était toujours ouverte. Au sous-sol, un restaurant casher et végétarien servait des pizzas, des falafels et des sandwichs. Les familles du quartier s'y retrouvaient régulièrement", détaille cette urbaniste franco-iranienne, rattachée au laboratoire Ladyss à Paris 10 Nanterre et au Centre d'études iraniennes de l'Académie autrichienne des sciences.

"Israël a détruit un lieu de culte, mais aussi un lieu de mémoire et de sociabilité de la communauté juive iranienne", résume-t-elle.
L'armée israélienne reconnait son erreur
Assez vite, l'armée israélienne reconnaît être à l'origine des frappes. Interrogée par le Times of Israel, elle affirme avoir visé un haut commandant des forces armées iraniennes, Khatam al-Anbiya. La synagogue, assure-t-elle, a été une victime collatérale. "L'armée israélienne déplore les dommages collatéraux causés à la synagogue" et dit avoir utilisé "des munitions de précision" et pris des mesures pour limiter les risques pour les civils, précisent les Israéliens.
La disparition de Rafi-Nia touche une communauté déjà profondément fragilisée. Avant la révolution islamique de 1979, le pays comptait plus de 100 000 Juifs iraniens. Ils ne sont plus aujourd'hui plus que 9 000 à 10 000.
"L'Iran abrite pourtant toujours la plus importante communauté juive autochtone du Moyen-Orient en dehors d'Israël", rappelle Miriam Nissimov, maîtresse de conférences à l'Université de Tel-Aviv et autrice de "De Cyrus à Khomeiny : les Juifs d'Iran" (éd. Albin Michel, 2020).
Contrairement à la plupart des pays voisins, les Juifs d'Iran n'ont pas quitté massivement le pays après la création d'Israël. "L'émigration s'est déroulée à un rythme beaucoup plus lent", explique la chercheuse israélienne. Beaucoup sont restés, parfois par attachement à une présence remontant à plus de 2 500 ans.
En Iran, le judaïsme demeure reconnu par la constitution de la République islamique. La communauté possède ses synagogues, ses écoles et un député au Parlement. Mais cette reconnaissance connaît d'importantes limites.
"Les Juifs sont libres de pratiquer leur religion, mais ils ne bénéficient pas d'une pleine égalité comme citoyens", indique Miriam Nissimov. "L'accès à certains postes de la fonction publique ou aux hautes responsabilités leur reste limité". Amnesty International rappelle également que les personnes qui sont enregistrées comme musulmanes à la naissance ne peuvent légalement se convertir au judaïsme.
"En parallèle des déclarations officielles de tolérance religieuse, des thèmes antijuifs sont présents depuis longtemps dans certains aspects du discours religieux de la République islamique, et des stéréotypes antisémites sont apparus de manière récurrente dans des médias liés à l'État, ainsi que dans certaines séries télévisées et certains films", souligne encore Miriam Nissimov.
Une communauté sous pression
Depuis la guerre de 12 jours entre Israël et l'Iran, en juin 2025, les inquiétudes se sont renforcées. Selon l'ONG Human Rights in Iran, au moins une trentaine de Juifs iraniens ont été convoqués puis interrogés par les services de sécurité durant ce conflit, principalement en raison de leurs liens familiaux avec Israël.
"Beaucoup de Juifs d'Iran ont des enfants ou des proches installés en Israël", explique Narciss M. Sohrabi. "Les communications sont devenues extrêmement compliquées depuis cette première guerre. Certains utilisent des cartes SIM étrangères. D'autres ne décrochent même plus lorsqu'un numéro israélien les appelle."
Pour Human Rights in Iran, ces convocations ont créé un climat inédit depuis la révolution de 1979. "(Elles) ont non seulement suscité anxiété et inquiétude chez les Juifs iraniens, mais ont aussi menacé leur sécurité psychologique et sociale", selon des sources proches des familles de citoyens juifs citées par l'ONG. "Certains membres de la communauté juive iranienne, qui entretiennent des liens étroits avec Israël en raison de leurs liens religieux et familiaux, sont profondément préoccupés par l'augmentation des pressions religieuses et de la discrimination à ce stade", a aussi expliqué Human Rights in Iran.
Après les bombardements israéliens d'avril, les autorités iraniennes ont promis de reconstruire Rafi-Nia et d'inscrire le bâtiment au patrimoine national. "Ce lieu devrait également être partiellement transformé en musée pour commémorer cet événement. Il restera dans la mémoire historique des Iraniens, du monde et des générations futures, afin que le monde sache qu'un régime assassin d'enfants a attaqué le cœur de l'Iran et que ce crime doit être inscrit dans l'histoire de ce pays", a déclaré à l'agence de presse iranienne Isna, Seyyed Reza Salehi Amiri, le ministre du Tourisme et du Patrimoine culturel.
Une manière pour les autorités de mettre en avant leur volonté de préserver le patrimoine de la communauté juive iranienne. Mais plusieurs organisations de défense des droits humains estiment que la réalité est plus contrastée. L'ONG Human Rights Activists in Iran (Hrana) rapporte que "certains sites religieux ou culturels appartenant à des minorités en Iran sont confrontés à l'abandon, à l'empiètement ou à la destruction".

Hrana a documenté plusieurs cas, dont le cimetière historique de Giliard, inscrit au patrimoine national iranien et considéré comme l'un des plus importants lieux de sépulture de la communauté juive du pays. Il est confronté depuis quelques mois à une dégradation, a alerté l'ONG en décembre. Situé à dans la province du Mazandaran, dans le nord de l'Iran, "ce cimetière voit désormais certaines parties de son terrain transformées en décharges sauvages, et de nombreuses pierres tombales sont brisées, déplacées ou endommagées".
Or, au même titre que la synagogue Rafi-Nia, le cimetière de Giliard fait pourtant partie du patrimoine culturel de l'Iran. Sa dégradation ne représente pas seulement la disparition d'un héritage de la communauté juive iranienne. C'est aussi une part de l'histoire de l'Iran qui s'envole.
