
Une femme pose avec une photo du nouveau Guide suprême d’Iran, l’ayatollah Mojtaba Khamenei (à droite), aux côtés de celle de son père défunt Ali Khamenei, lors d’un rassemblement de soutien à Téhéran le 9 mars 2026 © Atta Kenare, AFP
Après plus d’une semaine de frappes massives menées par les États-Unis et Israël en Iran, la République islamique a nommé, lundi 9 mars, un nouveau dirigeant que beaucoup attendaient depuis des années.
Mojtaba Khamenei, 56 ans, fils du Guide suprême Ali Khamenei, tué au premier jour des premières frappes israélo-américaines, a été nommé à la tête du régime par l’Assemblée des experts.
Le message adressé par cet organe chargé de désigner le chef suprême de l’Iran comme à l’étranger est sans ambiguïté : la doctrine du "Velayat-e Faqih", qui fonde le système politique de la République islamique, reste en place. La politique de confrontation avec les États-Unis et Israël se poursuit, et l’espoir d’un changement politique est reporté sine die.
La nomination de Mojtaba Khamenei intervient quelques jours seulement après l’annonce de la mort du Guide suprême, âgé de 86 ans. Malgré les spéculations sur les difficultés à organiser une succession en pleine guerre et sur l’éventuelle émergence d’une voix réformatrice, la décision a été prise rapidement.
“Le message est très clair : c’est un signal de fermeté envoyé par le gouvernement iranien”, commente Siavosh Ghazi, correspondant de France 24 à Téhéran. “La guerre lancée par Donald Trump et Benjamin Netanyahu aboutit simplement à remplacer un dirigeant de 86 ans par un dirigeant de 56 ans. Mais rien ne change : l’Iran maintient le cap et continuera de résister aux États-Unis et à Israël”, poursuit-il.
Comme pour preuve, quelques heures après l’annonce du nouveau leader, diffusée vers 1 h du matin lundi, les médias d’État iraniens ont fait part de l'envoi d'une nouvelle salve de missiles vers Israël “sous l’autorité de l’ayatollah Sayyid Mojtaba Khamenei”. Les chaînes publiques ont montré l’image d’un projectile portant l’inscription : “À vos ordres, Sayyid Mojtaba”.
Une succession dynastique
Près d’un demi-siècle après la révolution islamique de 1979, qui avait renversé la monarchie des Pahlavi, la nomination d'un fils du Guide suprême à la tête du régime marque une forme de continuité dynastique.
Durant les dernières années de son règne, Ali Khamenei a pourtant eu bien du mal à imposer son fils dans un système qui se revendique en rupture avec “des millénaires de pouvoir monarchique”. La transition s’est finalement déroulée sans heurts.
“Ce n’est pas si surprenant : les révolutions ont souvent tendance à recréer ce qu’elles avaient détruit”, décrypte Rouzbeh Parsi, professeur d’histoire à l’université de Lund, en Suède. “En ce sens, l’émergence d’une forme de dynastie n’est pas inattendue. La tradition chiite accorde aussi une place particulière à la transmission du charisme et de l’autorité au sein d’une même famille.”
Et bien qu’il n’ait jamais occupé de fonction officielle au gouvernement, Mojtaba Khamenei a longtemps travaillé au Beyt, le bureau du Guide suprême, comme assistant et confident de son père. Une position qui l’a placé au cœur des réseaux politiques, économiques et surtout sécuritaires du pays.
Le Guide suprême exerce l’autorité ultime sur l’ensemble des institutions iraniennes et dirige un appareil sécuritaire comprenant l’armée, les services de renseignement et surtout le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC), pilier du régime et acteur économique majeur qui représenterait près de 25 % de l’économie iranienne.
Des réseaux solides dans l’appareil de répression
Né en 1969 à Mashhad, Mojtaba Khamenei a combattu pendant la guerre Iran-Irak (1980‑1988) au sein des Gardiens de la révolution, où il a tissé des liens durables avec cette institution devenue la plus influente du pays.
Après l’accession de son père au pouvoir en 1989, il a bénéficié d’un accès privilégié aux ressources économiques des “bonyads”, ces puissantes fondations contrôlant d’importants actifs hérités de l’ancien régime.
Selon des notes diplomatiques américaines révélées par WikiLeaks dans les années 2000, Mojtaba Khamenei agissait déjà comme "la principale voie de communication” avec le Guide suprême et construisait progressivement son propre réseau d’influence. Dans un contexte de crise, sa connaissance des rouages du système et du fonctionnement obscur du Corps des Gardiens de la révolution était donc un atout.
En outre, contrairement à son père lors de sa nomination en 1989, Mojtaba Khamenei dispose aussi d'une légitimité religieuse très solide. Formé dans un séminaire réputé de la ville sainte de Qom, il a enseigné pendant plus de dix ans le "Dars-e Kharej", le plus haut niveau d’enseignement juridique chiite, et a été élevé au rang d’ayatollah en 2022.
“Son père avait mis près d’une décennie à consolider son autorité. Mojtaba arrive avec des réseaux plus puissants, mais il sera probablement plus dépendant de certains groupes, notamment des Gardiens de la révolution”, résume le professeur Rouzbeh Parsi.
Une ligne dure face à Trump
Deuxième des six enfants d’Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei était réputé très proche de son père. Selon les autorités iraniennes, les frappes américano-israéliennes ont également tué sa mère, son épouse et l’un de ses fils.
Une tragédie personnelle qui rend peu probable un infléchissement diplomatique rapide du régime, selon Rouzbeh Parsi. “Pour l’instant, les différentes factions du pouvoir sont unies face à ce qu’elles considèrent comme une menace existentielle “, souligne-t-il.
Les attaques menées par l’Iran contre plusieurs monarchies du Golfe après les frappes américaines et israéliennes démontrent également la capacité de Téhéran à perturber les flux mondiaux de pétrole, un levier stratégique majeur.
“L'Iran exerce une pression directe sur le système international que les États-Unis cherchent à protéger”, explique l’universitaire. “Et l’absence d’une stratégie claire côté américain facilite ce jeu pour Téhéran”.
La semaine dernière, Donald Trump a affirmé souhaiter peser sur la nomination du nouveau dirigeant iranien. La succession décidée à Téhéran prouve que Washington n’a eu aucune influence sur ce processus.
Comme son père, Mojtaba Khamenei devient désormais une cible potentielle des frappes de “décapitation” visant la direction du régime. Mais pour Téhéran, le message est limpide : malgré les pertes, le système politique reste intact.
Cet article a été adapté de l'anglais par Mehdi Bouzouina. L'original est à retrouver ici.
