
Deux soldats israéliens opèrent dans le sud du Liban le 29 avril 2026. © Ariel Schalit, AP
C'était le 8 avril. Le "mercredi noir", comme l'appellent les Libanais ; l'opération "Ténèbres éternelles", selon l'armée israélienne.
En à peine dix minutes, l'armée israélienne larguait une centaine de bombes sur tout le Liban, depuis Hermel, à l'extrême nord du pays, en passant par la vallée de la Bekaa à l'est, jusqu'à Beyrouth sur la côte ouest, et jusqu'aux villes et villages du sud du pays, déjà durement éprouvé.
Bilan de la journée : 361 morts, dont des femmes et des enfants. En quelques minutes, Israël perpétrait l’un des pires massacres de l’histoire du Liban.
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Face au tollé international, les efforts diplomatiques visant à inclure le Liban dans l'accord de cessez-le-feu avec l'Iran – annoncé par les médiateurs pakistanais le 8 avril, avant que les États-Unis et Israël ne reviennent sur leur position – s'intensifiaient.
Une semaine plus tard, le président américain Donald Trump annonçait que les dirigeants d’Israël et du Liban s’étaient mis d’accord sur une trêve de dix jours. Le communiqué du Département d’État américain sur l’accord de cessez-le-feu précisait que "toutes les parties reconnaissent que les forces de sécurité libanaises ont la responsabilité exclusive de la souveraineté et de la défense nationale du Liban ; aucun autre pays ou groupe ne peut prétendre être le garant de la souveraineté du Liban".
La longue histoire des relations complexes entre Israël et son voisin du nord a donné naissance à un vocabulaire diplomatique bien connu des Libanais et du grand public au Moyen-Orient. Les appels lancés aux forces de sécurité ou aux forces armées libanaises pour qu’elles défendent la souveraineté du Liban parsèment les accords officiels, les communiqués, les notes et les dépêches.
Un autre terme, moins connu, celui de "supériorité militaire qualitative" (en anglais "Qualitative Military Edge", ou QME), est utilisé depuis longtemps dans les cercles politiques de Washington. Il a été inscrit dans la législation américaine en 2008 et guide encore aujourd’hui la politique étrangère des États-Unis.
Le QME concerne Israël et constitue, selon un nombre croissant d’experts, la cause profonde des effusions de sang au Moyen-Orient, qui ne montrent aucun signe d’apaisement, Israël continuant de bombarder le Liban malgré un cessez-le-feu fragile, tuant plus de 2 700 personnes et déplaçant plus d’un million de personnes depuis la reprise des combats le 2 mars.
Un concept militaire israélien devenu une loi américaine
Le concept visant à garantir qu’Israël dispose toujours d’un avantage militaire qualitatif sur ses ennemis remonte au premier Premier ministre du pays, David Ben Gourion. S'inspirant des leçons tirées de la guerre israélo-arabe de 1948, la doctrine de défense de Ben Gourion de 1953 concluait que, puisqu'Israël "resterait quantitativement inférieur face au monde arabe", la nouvelle nation "devait développer un avantage qualitatif très fort".
Aux États-Unis, ce concept ne s’est imposé que deux décennies plus tard, après la fin de la guerre de 1967, lorsque le président de l’époque, Lyndon Johnson, a approuvé la vente d’avions de chasse F-4 Phantom à Israël, selon le groupe de réflexion pro-israélien The Washington Institute for Near East Policy.
Il a été inscrit dans la législation américaine en 2008 sous la présidence de George W. Bush, lorsque le Congrès a adopté le Naval Transfer Act, qui impose aux États-Unis de veiller à ce que les exportations d’armes "vers tout pays du Moyen-Orient autre qu’Israël s’accompagnent d’une garantie que la vente ou l’exportation […] ne portera pas atteinte à l’avantage militaire qualitatif d’Israël".
L’aide militaire au Liban soumise à des plafonds
Ce principe a continué de guider la législation américaine approuvant l’aide militaire à Israël sous les présidences tant républicaines que démocrates, notamment la loi de 2012 sur la coopération renforcée en matière de sécurité entre les États-Unis et Israël, signée par Barack Obama, qui stipule que les États-Unis doivent "aider le gouvernement israélien à préserver son avantage militaire qualitatif".
Cela a permis à Israël de rester le plus grand bénéficiaire cumulé de l’aide militaire américaine depuis sa création, avec plus de 300 milliards de dollars d’aide reçus. Depuis le début de la guerre d’Israël contre Gaza en octobre 2023, les États-Unis ont adopté une législation prévoyant au moins 16,3 milliards de dollars d’aide militaire directe à Israël, selon le Council on Foreign Relations, basé à Washington DC.
"Au départ, l’idée [du QME] était simplement de garantir qu’Israël conserve toujours une supériorité technologique et militaire sur toute combinaison possible d’adversaires régionaux", explique Karim Émile Bitar, professeur de relations internationales à l’université Saint-Joseph de Beyrouth et maître de conférences en études sur le Moyen-Orient à Sciences Po, à Paris. "Le fait qu’elle soit désormais inscrite dans la législation américaine a des répercussions sur les ventes d’armes et l’aide militaire dans tout le Moyen-Orient, y compris au Liban."
"Le concept de QME n’est pas très connu du grand public", concède-t-il, mais il est important car "c’est l’un des principes structurels qui façonnent l’architecture de sécurité américaine. Il explique pourquoi certains États arabes, notamment ceux qui sont pro-américains et très proches d’Israël, reçoivent des armes sophistiquées, tandis que d’autres sont soumis à des restrictions importantes. Et l’aide militaire au Liban est soumise à des plafonds qui ont rarement été dépassés".
Une armée nationale plus faible qu’une milice
Les forces armées libanaises pâtissent directement de l’impératif de Washington en matière de QME, rappellent les analystes du Moyen-Orient.
"Ma critique à l’égard de cette politique porte sur ses implications concrètes, à savoir cette idée que l’on entend sans cesse l'idée selon laquelle l’armée libanaise doit assurer la sécurité au Liban, et en particulier dans le sud du pays. Mais ce que l’on n’entend pas dans ce débat, c’est que l’armée libanaise est délibérément maintenue dans un état de faiblesse, de sous-préparation et de sous-équipement par les États-Unis et les pays occidentaux qui lui fournissent une aide militaire et des armes", explique Mohamad Bazzi, directeur du Centre Hagop Kevorkian d’études sur le Proche-Orient, et professeur à l’université de New York.
Depuis plus de vingt ans, les attaques et incursions répétées d’Israël sur le territoire libanais visent à combattre le Hezbollah, le groupe chiite doté d’une branche militaire largement considérée comme plus puissante que l’armée nationale libanaise.
Le Hezbollah est sorti de la guerre civile libanaise des années 1980 – qui s'est achevée avec l'accord de Taëf de 1989 – plus fort que l'armée nationale libanaise, qui s'était divisée selon des lignes sectaires et avait été dissoute au cours de ce conflit fratricide brutal. À cette époque, Israël occupait encore le sud du Liban. Les partisans du Hezbollah affirmaient qu’il s’agissait de la seule force capable de résister à l’occupation israélienne du sud du Liban – ce qu’il fit jusqu’au retrait militaire israélien de 2000, offrant ainsi au monde arabe sa première victoire militaire contre Israël.
Si la raison d’être du maintien des armes du Hezbollah avait pris fin avec le retrait israélien, la milice avait, à ce moment-là, déjà accumulé une puissance de feu considérable grâce à ses soutiens à Téhéran. Elle s’était également imposée sur la scène politique libanaise sous la protection de Bachar al-Assad, l’homme fort de la Syrie voisine. Mais pendant la guerre civile syrienne et la crise économique paralysante du Liban, la popularité du groupe a commencé à décliner – y compris parmi les chiites d’un pays profondément divisé où les partis politiques confessionnels subviennent souvent aux besoins de leurs communautés en l’absence de services publics.
Cependant, la chute vertigineuse de la popularité du Hezbollah et la vague de mécontentement des Libanais face à l’ampleur de sa mainmise sur l’État ne se sont pas traduites par son désarmement, et encore moins par sa disparition.
Au cours des deux dernières années, Israël a mené des campagnes massives contre le groupe, assassinant son chef Hassan Nasrallah et ses principaux commandants. Jeudi, l’armée israélienne a annoncé avoir tué un commandant de la force d’élite Radwan du Hezbollah lors d’une frappe aérienne sur Beyrouth, la première attaque israélienne sur la capitale libanaise depuis le cessez-le-feu conclu le mois dernier.
Israël s’est aujourd’hui taillé une zone tampon autoproclamée s’étendant jusqu’à 10 km à l’intérieur du sud du Liban. La population qui vivait autrefois dans ces zones a été déplacée, et de nombreux Libanais craignent une frappe à tout moment, n’importe où, alors que le bourdonnement des drones de surveillance israéliens accompagne sans relâche leur quotidien.
Et pourtant, le groupe chiite libanais a réussi à poursuivre sa lutte contre Israël. "Même s’il a été affaibli, le Hezbollah dispose toujours de capacités qui, dans certains domaines, surpassent celles de l’État libanais. Il possède un vaste arsenal de missiles. Il a acquis une grande expérience du combat, principalement en Syrie où il a combattu aux côtés de Bachar al-Assad, et il dispose de cadres idéologiques très motivés", explique Karim Émile Bitar.
Le Hezbollah au combat, l'armée libanaise au maintien de l'ordre
Alors qu'il continue de combattre les Forces de défense israéliennes dans le sud du Liban et de tirer des roquettes sur le nord d'Israël, le Hezbollah fait valoir qu'il doit conserver ses armes, car il est la seule force au Liban capable de résister à Israël.
Techniquement, le Hezbollah a raison. "Si l’armée libanaise était mieux équipée et disposait des ressources nécessaires, l’argument en faveur du désarmement du Hezbollah serait plus solide. C’est là le nœud du problème. Cela priverait le Hezbollah de son argument selon lequel il doit être le seul à défendre le Liban, car l’armée n’en est pas capable", explique Mohamad Bazzi.
L’armée libanaise figure aujourd’hui parmi les plus faibles au monde, se classant 118e sur 145 pays dans l’indice Global Firepower 2026. Cette armée, financée principalement par les États-Unis, dispose à peine d’une marine, ses patrouilleurs assurant principalement des missions de garde-côtes et de lutte contre la contrebande.
Sa "force aérienne" fait depuis longtemps l’objet de moqueries au Liban, notamment sur les réseaux sociaux, où les plaisantins ironisent sur ses modestes hélicoptères Cessna qui tournent en rond sous les avions de chasse israéliens qui ratissent l’espace aérien libanais. Les systèmes de défense, essentiels à la sécurité d’un pays à l’ère moderne, font défaut alors qu’Israël renforce son système Dôme de fer de plusieurs couches de protection.
Malgré les sarcasmes, l’armée nationale est une institution très appréciée. "Elle est largement respectée par la plupart des Libanais qui aimeraient que son pouvoir soit renforcé et qu'elle soit chargée de la sécurité", poursuit Karim Émile Bitar.
"L'armée libanaise a été saluée comme cette institution unique qui transcende les clivages confessionnels, qui a fait ses preuves, qui a été reconstruite de manière à préserver le pouvoir et les intérêts de l'État libanais", abonde Mohamad Bazzi. "Pour autant, elle n'a jamais vraiment affronté un ennemi extérieur."
"L’interview débridée" de l’envoyé américain
Dans le même temps, les États-Unis et leurs alliés européens ne cachent pas leur volonté de voir l’armée libanaise réussir, comme en témoignent leurs déclarations la présentant comme la seule garante de la souveraineté du Liban, alors que les appels à un désarmement du Hezbollah par l’armée libanaise se multiplient.
Ancienne puissance coloniale du Liban, la France publie également des déclarations prônant le renforcement des forces de sécurité du pays. En mars, elle a réitéré son appel à "intensifier le soutien aux Forces armées libanaises, dont la mission, dans ce contexte difficile, est de poursuivre le désarmement du Hezbollah". Un sommet était prévu à Paris en avril, mais il a été annulé en raison de la crise iranienne.
Le fossé entre les déclarations et la réalité s’est creusé l’an dernier, lorsque l’envoyé de Trump pour la région, Tom Barrack, a publiquement exprimé ce que de nombreux Libanais savaient mais n’auraient jamais imaginé entendre de la bouche d’un diplomate américain.
Au cours de ce qui a été qualifié d’"interview explosive", l’envoyé américain a appelé l’État libanais à désarmer le Hezbollah avant d’avouer que Washington ne souhaitait pas armer l’armée libanaise. "Nous ne voulons pas les armer… pour qu’ils puissent combattre Israël ? Je ne pense pas", a-t-il déclaré.
Le coup de grâce est toutefois venu lorsqu'il a fait remarquer que l’armée libanaise n’allait pas "frapper à la porte d’une maison chiite… et dire : 'Excusez-moi, madame, puis-je aller chercher les roquettes et les AK-47 dans votre cave ?'"
Des commentaires "très significatifs qui constituaient une reconnaissance du fait que pousser l’armée libanaise à s’attaquer au Hezbollah risquait de conduire à une guerre civile", selon Karim Émile Bitar.
Plus de 30 ans après la fin de la guerre civile libanaise, les États-Unis craignent toujours qu’un afflux d’armes au Liban ne pousse la population à s’entre-tuer.
Aussi, pendant ce temps, ils continuent de fournir à Israël un avantage militaire qualitatif, tout en demandant à l'armée libanaise de réaliser ce qui, pour les Libanais, semble relever de l'impossible.
Cet article a été adapté de l'anglais par Pauline Rouquette. Retrouvez ici la version originale.
