
L'église orthodoxe russe de Paris a ouvert ses portes en octobre 2016. © Michel Euler, AP
En 2010, Olga* réalise qu'elle devra quitter la Russie tôt ou tard. "Même à l'époque, je n'avais pas le sentiment de vivre dans un pays libre."
Elle grandit pourtant à Moscou, dans une "bulle" moderne et privilégiée : les cafés à l'occidentale ne désemplissent pas, les vols vers l'Europe se succèdent chaque jour. En surface, tout semble ouvert sur le monde. Mais sous le règne de Vladimir Poutine, elle sent le climat changer.
"On pouvait sentir le poids de l'État derrière soi", se souvient-elle. "Je n'exprimais jamais mes opinions en public. Même partager mes pensées avec des amis ne me semblait pas sûr."
Alors, lorsqu'une opportunité d'échange universitaire se présente, elle la saisit. Moins d'un an plus tard, elle s'installe à Paris. "Officiellement, c'était temporaire, mais je savais déjà que je resterais."
Très vite, elle engage des démarches pour obtenir la nationalité française. En France, ses amis les plus proches sont ukrainiens. Puis, en 2014, la Russie envahit la Crimée et annexe le territoire. "Avant cela, nous nous considérions presque comme un seul et même peuple, Russes et Ukrainiens. Mais après 2014, ce n'était plus possible de le dire."
"La mère patrie"
En février 2022, lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle de l'Ukraine, Olga est bouleversée, sans être surprise. L'angoisse la saisit immédiatement pour ses amis ukrainiens : au fond d'elle, elle sait de quoi le régime impérialiste de Vladimir Poutine est capable.
Depuis son départ, sa vie a changé : elle est devenue mère de deux petits garçons. Et à Moscou, son frère risque d'être mobilisé. Face à cette menace, elle appelle sa mère pour l'aider à le convaincre de quitter la Russie. "Je pensais qu'en tant que mère, elle comprendrait." La réponse lui coupe le souffle. "Elle m'a dit : 'Si la mère patrie demande à ton frère de se battre pour elle, pourquoi refuserait-il ?'"
À partir de ce moment-là, un fossé s'installe. Olga ne parle plus de la guerre avec sa famille. Les conversations restent superficielles, centrées sur les enfants ou la météo – comme avec la plupart de ses connaissances restées au pays.
Au fil des mois, l'isolement s'accentue. Durant la première année de l'invasion, sa liste d'amis Facebook se réduit après chaque message anti-guerre qu'elle publie. Certains sont des amis d'enfance.
"En Russie, les gens sont soit endoctrinés, soit terrifiés – je ne sais pas lequel des deux", dit-elle. Elle compare leur loyauté sans faille envers "la mère patrie" à une forme de dépendance affective. "Un peu comme des enfants qui défendent leur père alcoolique simplement parce que c'est leur père."
Olga sait pourtant que sa propre mère agit, au moins en partie, par peur. "Elle supprime tous mes messages vocaux. Elle pense que tout est écouté, même quand on parle du temps qu'il fait."
Se sentir surveillée
La guerre bouleverse aussi la vie d'Olga en France. Depuis 2022, elle évite les endroits où des Russes pourraient être présents. "Je n'y allais déjà pas beaucoup avant, mais maintenant je n'y vais que si c'est l'anniversaire d'un très bon ami, par exemple." Elle garde également ses distances avec les institutions officielles, comme l'ambassade ou l'Église orthodoxe russe à Paris.
"Il y a des caméras qui vous surveillent – on le sent dès qu'on s'approche", affirme-t-elle. "Et je ne veux pas que quelqu'un tente de me recruter."
Une méfiance qui ressurgit à chaque fois qu'elle croise une personne russe en France. "Je me sens très mal à l'aise. On ne sait jamais ce qu'ils pensent. J'évite autant que possible de faire de nouvelles connaissances russes."
Elle a ainsi coupé les ponts avec au moins deux amies russes à Paris. L'une d'elles a commencé à lui envoyer de la propagande pro-guerre, "affirmant que l'Ukraine n'était pas un vrai pays et que la langue ukrainienne était une invention", et a refusé d'arrêter malgré les demandes répétées d'Olga.
"Aujourd'hui, si on se croise dans la rue, on se dit bonjour. Rien de plus."
Dans les premières semaines qui suivent l'invasion, même le trajet jusqu'à l'école de ses enfants devient une épreuve. Les parents français ignorent alors qu'elle s'oppose à la guerre. Elle avait presque envie de porter une pancarte pour lever toute ambiguïté. "J'avais l'impression que tous les regards étaient braqués sur moi, que tout le monde se demandait : 'Que pense-t-elle ? De quel côté est-elle ?'"
La malédiction d'un passeport russe
Avec le temps, son trouble s'installe durablement. Olga dit ne plus reconnaître le pays inscrit sur son passeport. Elle compte renoncer à sa nationalité russe dès que possible. Mais les démarches s'annoncent longues et complexes, et impliqueraient très probablement de se rendre en Russie – un pays où elle n'a pas remis les pieds depuis huit ans.
À cette contrainte administrative s'ajoute une récente découverte : ses deux fils possèdent d'office la nationalité russe depuis leur naissance. "C'est horrible. Je ne veux pas qu'ils aient le moindre lien avec la Russie sous ce régime", dit-elle. "Ils ne sont jamais allés en Russie, et je ne sais pas s'ils iront un jour."
Cette perspective la hante. "Mes parents ne rajeunissent pas et, avec les difficultés de voyage et le risque croissant de conflit en Europe de l'Est, je ne sais pas quand ni où je pourrai les revoir. Je me demande parfois si je les reverrai un jour. C'est une douleur qui ne me quitte pas."
En attendant, elle tente de préserver ses enfants des horreurs commises par son pays. Mais le soir, après les avoir couchés, elle ouvre les chaînes d'information ukrainiennes auxquelles elle est abonnée sur YouTube et Telegram. Elle se force à faire défiler les visages des enfants tués.
"Je ne peux pas faire grand-chose pour aider. Mais je pense que nous devons nous souvenir d'eux. Nous leur devons au moins de ne pas les oublier."
*Le prénom a été modifié pour des raisons de sécurité.
Cet article a été adapté de l'anglais par Barbara Gabel. L'original est à retrouver ici.
