
Dessin d'Adel Gastel inspiré du témoignage d'Ali, manifestant iranien. © Adel Gastel / France Médias Monde
Dans la soirée du jeudi 8 janvier, alors que les images des manifestations iraniennes commencent à circuler à travers le monde, Internet s'éteint brusquement aux alentours de 17 h. En quelques minutes, près de 90 millions d'Iraniens sont plongés dans un isolement total.
Sur les réseaux sociaux, le temps semble suspendu. Les dernières vidéos diffusées montrent des foules en liesse, des milliers de manifestants scandant "Mort au dictateur", appelant au retour du fils de l'ancien Shah, défilant sans interruption sur les grands boulevards de Téhéran, Chiraz, Mashhad, Abadan, Ahvaz…Mais sur place, en Iran, les manifestations basculent dans un bain de sang.
Les protestataires sont soudain pris pour cibles par les forces de sécurité. "L'atmosphère était incroyable et étrange. La rue était aux mains du peuple. Puis en un clin d'œil, je n'ai plus rien entendu d'autre que les Kalachnikov" témoigne Ali, rescapé de ce qui restera comme l'un des pires massacres perpétrés par les autorités iraniennes, dont le nombre de victimes s'élèverait à près de 30 000 morts, selon des hauts responsables du ministère iranien de la Santé cités par le média américain Time.
Ce commerçant, dont nous avons modifié le prénom pour des raisons de sécurité, a participé au soulèvement dès la fin décembre. Dans la nuit du jeudi 8 janvier, Ali se trouve dans les rues de Karaj, en banlieue de Téhéran, lorsque la répression s'abat.
Il a accepté de raconter à France 24 ce qu'il a vu, lors d'un entretien réalisé le 27 janvier, apportant un témoignage direct de la tuerie de masse menée par les autorités iraniennes.
Attention, ce reportage est susceptible de heurter le public.
"Il n'y a eu ni avertissement, ni tir en l'air. Rien. Soudain, ils ont ouvert le feu sur les gens", se rappelle-t-il alors qu'il se trouvait sur une des places principale de Karaj. "Quand j'ai entendu le bruit de la Kalachnikov, j'ai vu des gens tomber un par un et le sang se répandre au sol. Impossible de comprendre d'où venaient les balles, de quelle direction. Ils ont tellement tiré qu'ils ont épuisé leurs munitions".
Quelques instants auparavant, la rue était noire de monde : des familles avec des enfants, des personnes âgées, des groupes de jeunes qui se rassemblaient.
"Après dix à quinze secondes de tirs continus, les rafales se sont arrêtées", explique Ali. "Les gens étaient complètement choqués. Confus. Ils ne savaient pas quoi faire. Personne n'avait jamais vu de cadavre auparavant, ni autant de sang. Où que vous regardiez, quelqu'un était à terre, du sang avait éclaboussé les vêtements, des femmes et des enfants hurlaient. Moi j'avais peur. Je pleurais. Je criais".
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"Je ne sais pas comment on a réussi à reprendre nos esprits"
"Quand vous voyez quelqu'un dont la tête a éclaté après avoir été touché par une balle, les dix premières secondes, vous êtes complètement choqué, vous avez peur. Vous ne savez absolument pas quoi faire. Je ne sais pas comment on a réussi à reprendre nos esprits. De partout où les gens avaient pu se cacher ou se mettre à l'abri, ils sont sortis. On a tous commencé à saisir les mains et les pieds de ceux qui avaient été touchés par balles pour les emmener à l'hôpital".
Ali pense alors avoir vu le pire. Mais il se trompe. À l'hôpital, "le sol des urgences était tellement couvert de sang que quand vous courriez et posiez vos pieds au sol, ça faisait un bruit de clapotis. Le sang éclaboussait partout". Un flux continu de blessés arrive. Ceux qui les accompagnent sont couverts de sang, paniqués et hagards. Les soignants, dépassés, ne savent plus quoi faire.
L'hôpital lui-même est devenu un piège. "Devant la porte, des agents lançaient des gaz lacrymogènes. Je ne sais vraiment pas d'où ils sont arrivés soudainement. Ils ont débarqué comme des sauterelles, je ne pouvais pas les voir".
Ali et ses amis transportent l'un des leurs, touché à la jambe. Il a pu lui faire un garrot avec sa ceinture, mais il s'est rendu compte ensuite que son ami avait aussi pris une balle dans le thorax. "Les infirmières disaient : 'Monsieur, il est mort. Emmenez-le ! Ne le laissez pas ici !'", se souvient Ali, encore sous le choc. Il comprend plus tard qu'elles tentaient de le prévenir : des agents allaient venir récupérer le cadavre.
Les téléphones portables ne captent plus, les communications sont coupées par les autorités, seules les lignes fixes fonctionnent. Après de nombreux efforts, Ali parvient à faire prévenir les parents de son ami, afin qu'ils puissent récupérer le corps dans une rue proche, à l'abri des regards.
"Si quelqu'un tombait (…) ils l'achevaient"
Pour rentrer chez eux, Ali et ses amis traversent la ville à pied. "Nous avons vu ce que signifie l'apocalypse. Sur le sol, vous ne voyiez que du sang. Rien d'autre que du sang et des douilles".
Dans les ruelles, ils sont encore témoins d'affrontements. "Les forces spéciales étaient sorties. Cette fois à moto, elles accéléraient et elles tiraient".
Sur les grands axes, les gaz lacrymogènes sont tirés en quantité massive. "Partout où vous regardiez, quelqu'un sur le bord de la rue vomissait, ce gaz lacrymogène était insoutenable, je n'avais jamais rien vu de tel".
Le lendemain, le vendredi 9 janvier, Ali retourne manifester ailleurs dans Karaj. Alors que des affrontements encore plus violents ont lieu, il en sortira encore vivant, malgré quelques blessures. "La ville était devenue un champ de bataille, comme une ligne de front. On entendait que les rafales. Rien d'autre".
"C'était pire que la veille (…) Où que vous regardiez, quelqu'un avait été touché par balle ou un cadavre gisait au bord de la rue (…) Si quelqu'un tombait, si quelqu'un était blessé, ils ne l'emmenaient pas. Ils l'achevaient. Peu importe que ce soit un homme, une femme, un vieux ou un jeune. Ils tiraient de façon linéaire".
"Le sang avait tellement coulé que le sol était noyé", dit Ali. "Ils ont fait venir des camions de pompiers pour nettoyer les traces dans la rue. C'est-à-dire qu'avec un simple tuyau d'eau, le sang ne partait pas".
"Des camions frigorifiques plein de cadavres"
Privé de communications, Ali apprend progressivement la mort de plusieurs proches. La sœur d'un ami a perdu la vie le j8 janvier à Karaj et d'autres connaissances ont été tuées.
Un membre de sa famille a également été abattu dans un quartier du nord de Téhéran. Ali accompagne sa famille à la recherche de son corps à l'institut médico-légal de Kahrizak, la plus grande morgue de Téhéran. "Là-bas, j'ai compris que tout ce que nous avions vu jusque-là n'était rien", décrit Ali.
"Le sol était couvert de sacs mortuaires, des cadavres étendus (…) Au sol, des housses noires. Dedans plein de corps". Ali et ses proches fouillent, ouvrant les fermetures une à une, à la recherche de leur proche. "Il y avait tellement de corps là-bas que vous ne pouvez pas imaginer. Plus nous avancions, plus il y en avait. Cela semblait interminable. Des camions frigorifiques habituellement utilisés pour le transport de la viande arrivaient remplis de cadavres. Ils les déchargeaient et repartaient. Des agents, qui n'avaient absolument aucun honneur ni aucune humanité, manipulaient et déchargeaient ces sacs de cadavres sans aucun respect".
"J'ai vu des choses… je suis traumatisé pour le reste de ma vie", assure Ali, après avoir vécu les jours les plus sanglants qu'ait connus son pays depuis la Révolution de 1979. "Combien de personnes doivent mourir ici ?" répète-t-il.
"Nulle part au monde vous ne trouverez des gens qui supplient un pays étranger de les attaquer. Mais maintenant, le peuple iranien compte les jours. Ils supplient Trump ou Netanyahu d'attaquer. Nulle part au monde vous ne verrez une telle chose sauf en Iran. Maintenant, les gens ne peuvent plus sortir, ils n'en ont pas la force car si ils sortent, il y aura des balles en réponse. Dès qu'ils frapperont leurs bases, soyez sûr que les gens sortiront, mais d'ici là, les gens n'ont plus la force. Ils n'ont plus la force de se tenir devant les balles".
