
Il n'y a quasiment aucune photo récente de Tahnoun ben Zayed al-Nahyane sans ses lunettes noires. Il affirme souffrir d'une grande sensibilité à la lumière. AP - Untitled
"C’est de la corruption pure et simple". Ce n’est pas la première fois que le président américain, Donald Trump, est accusé d’avoir accepté un pot-de-vin. Mais cette fois-ci, ce serait un cas d’école aux profondes implications en matière de sécurité nationale, a estimé la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, dimanche 1er février. Elle a appelé à l’ouverture d’une enquête parlementaire sur les petits arrangements entre la société de cryptomonnaie de la famille Trump et le très influent cheikh émirati Tahnoun ben Zayed al-Nahyane.
En cause : les révélations du Wall Street Journal concernant l’achat "en catimini" de 49 % de World Liberty par des entités liées à ce frère du président émirati Mohammed Zayed al-Nahyane (MBZ). Quatre jours avant le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier 2025, World Liberty a signé des accords pour 500 millions de dollars d’investissements de plusieurs sociétés soutenues ou contrôlées par Tahnoun ben Zayed al-Nahyane, dont Royal Group, son fonds d’investissement personnel.
500 millions de dollars pour 500 000 puces IA ?
"C’est un accord sans précédent : c’est la première fois qu’un représentant d’un gouvernement étranger acquiert une participation majeure dans une entreprise appartenant à un président américain après son élection", souligne le Wall Street Journal.
Deux mois plus tard seulement, Donald Trump s’engageait à fournir aux Émirats arabes quelque chose que ses prédécesseurs avaient toujours refusé : des puces informatiques spécialement conçues pour les besoins de l’intelligence artificielle. Les États-Unis doivent en livrer 500 000 à Abu Dhabi.
Jusqu’à présent, Washington refusait d’en vendre à l’émirat en raison de ses liens avec la Chine. Le G42 - le fonds émirati dédié aux technologies émergentes géré par Tahnoun ben Zayed al-Nahyane - a notamment longtemps entretenu des rapports privilégiés avec le géant des télécoms chinois Huawei.
Le calendrier de ce revirement américain interroge, tandis que pour Elizabeth Warren, il est plus que suspect.
Pour Tahnoun ben Zayed al-Nahyane et les Émirats arabes unis c’est avant tout un succès indiscutable. "De leur point de vue, l’investissement dans World Liberty a entraîné un gain technologique et stratégique significatif. Au regard des ambitions d’Abu Dhabi dans l’IA, il n’y a rien de controversé dans la manière de faire", assure Christopher Davidson, spécialiste de la politique des monarchies du Golf associé à l’université de Durham.
Et c’est Tahnoun ben Zayed al-Nahyane qui est chargé de transformer l’émirat en acteur de premier plan de l’IA. Son fonds d’investissement G42, fort de plus de 10 milliards de dollars, doit permettre à l’intelligence artificielle de devenir "le prochain fondement de la puissance nationale émiratie, l’un de ses principaux moteurs de croissance économique", souligne Andreas Krieg, spécialiste des questions de sécurité au Moyen-Orient au King’s College de Londres. Abu Dhabi "veut devenir le principal centre régional - de l’Asie centrale à l’Afrique - pour toute l’infrastructure IA", ajoute cet expert.
Du féru d’échecs à "cheikh espion"
C’est dire si à 51 ans, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane joue un rôle central dans l’appareil politique émirati. Mais en réalité, il est bien plus que le simple maître d’œuvre de la stratégie d’Abu Dhabi en matière d’IA.
Tahnoun ben Zayed al-Nahyane a été surnommé tour à tour "le cheikh espion", "le conseiller de l’ombre" de MBZ, son "bras droit" ou encore "l’homme qui gère le plus d’argent au monde". Rien que ça.
"C’est un personnage clé dans l’appareil d’État des Émirats arabes Unis, et il n’est pas fréquent dans les monarchies du Golfe qu’un seul individu, en dehors des rois et émirs, ait autant d’influence dans de si nombreux domaines", souligne Steffen Hertog, spécialiste de la politique des pays du Golfe à la London School of Economics.
Au début des années 2010, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane apparaissait plutôt comme un "très riche dilettante éloigné des centres de pouvoir politiques qui semblait davantage préoccupé par sa fortune et ses passe-temps", a expliqué Bradley Hope, journaliste à Wired et ancien correspondant à Abu Dhabi, dans un long portrait consacré à ce prince émirati.
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Avant de devenir un pilier du régime de MBZ, Tahnoun ben Zayed al-Nahyanee était notamment un inconditionnel d’échecs, intervenant régulièrement sur les forums spécialisés sous le pseudo Zor_champ. Il a notamment financé le développement de Hydra, l’un des plus puissants ordinateurs d’échecs du début des années 2000.
Il ne faisait pas que pousser du bois. Tahnoun ben Zayed al-Nahyane est également un féru de jiu-jitsu brésilien depuis les années 1990… un passe-temps par ailleurs très populaire chez certains des principaux pontes de la Silicon Valley, comme Mark Zuckerberg.
Empire financier et sécuritaire
Mais il n’a jamais perdu de vue ses intérêts financiers. "C’est avant tout un magnat des affaires qui a dirigé ce qui est devenu aujourd’hui la plus grande banque d’Abu Dhabi, la First Abu Dhabi Bank. En parallèle, il est à la tête de son propre conglomérat, le Royal Group, ainsi qu’un autre groupe appelé Pal Group. Il a regroupé toutes ces activités sous l’autorité d’une énorme holding appelé International Holding Company (IHC)", détaille Christopher Davidson, qui a écrit un livre sur ce conglomérat.
En plus de son empire financier personnel, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane est aussi chargé de superviser les deux principaux fonds souverains de l’émirat, dont l'Abu Dhabi Investissement Authority (ADIA). À ce titre, il est à la tête de plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs, ce qui en fait l’une des personnes au monde qui gèrent le plus d’argent.
En parallèle, il s’intéresse aussi de plus en plus à la politique. "Ce n’est pas étonnant car [tout comme MBZ] il fait partie du clan des ‘bani Fatima’, ce qui le place naturellement au centre du jeu politique", explique Andreas Krieg. Il s’agit des six fils du cheikh Zayed, le fondateur de la fédération des Émirats arabes unis, avec sa troisième femme Fatima, présentée comme sa favorite.
En 2016, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane devient le conseiller en sécurité de son frère et président. "C’est de là que vient le surnom de ‘cheikh espion’", souligne Christopher Davidson. À ce poste, il a été accusé par des militants des droits de l’Homme d’avoir mis en place un vaste système de surveillance numérique… notamment grâce aux technologies chinoises, a détaillé Bradley Hope dans Wired.
"C’est cet écosystème très lié à la Chine qui inquiète à Washington et même si les Émirats arabes unis ont pris leur distance avec le matériel chinois, il reste une certaine inquiétude sur le fait que des informations sur les puces américaines puissent fuiter vers Pékin", explique Andreas Krieg.
En tant que M. Sécurité, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane a été chargé "de certaines des initiatives de sécurité internationale les plus délicates impliquant, par exemple, la Syrie, l’Iran ou encore la Libye", assure Christopher Davidson. En octobre 2025, c’est lui qui a reçu à Abu Dhabi Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, et Steve Witkoff, l’envoyé spécial américain pour le Moyen-Orient, pour discuter de "la situation à Gaza, des relations avec Israël et des plans de Donald Trump pour son Conseil de Paix", souligne le Wall Street Journal.
"Il cultive en parallèle trois piliers de pouvoir qui se retrouvent rarement entre les mains d’une même personne : la proximité avec le dirigeant, un certain contrôle de l’appareil sécuritaire et la capacité de mobiliser d’énormes sommes d’argent", résume Andreas Krieg.
"Il est souvent décrit comme machiavélique dans sa méthode : prêt à trouver un terrain d’entente avec n’importe qui, du moment que cela permet de l’attirer vers la sphère d’influence des Émirats arabes unis", ajoute cet expert.
