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Souveraineté numérique (1/3) : face à la menace Donald Trump, le réveil des pays européens ?
Après un laissez-faire de plusieurs décennies, les expérimentations se multiplient pour rendre les États européens moins dépendants des technologies américaines. Alors que Donald Trump menace de couper les vivres numériques à l'Europe, à quel point le recours à des outils fabriqués et gérés aux États-Unis est-il dangereux ?
La dépendance numérique aux États-Unis est un sujet qui a gagné en importance en Europe depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. © Studio graphique France Médias Monde

Exit Teams ou Slack, amenés à être remplacés par Visio. L’administration française s’apprête à abandonner ces célèbres logiciels américains de communication professionnelle pour un équivalent français à partir de 2027, a annoncé le gouvernement français lundi 26 janvier.

"L’objectif est de mettre fin à l’usage de solutions non européennes et de garantir la sécurité et la confidentialité des communications électroniques publiques en s’appuyant sur un outil puissant et souverain", a déclaré David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État. Visio fait partie d’un ensemble d’alternatives tech françaises mises au point pour les agents publics, appelé LaSuite.

Avec Trump, une menace grandissante

Cette décision française intervient alors que le débat autour de la dépendance à la tech américaine se fait de plus en plus vif en Europe. En novembre dernier, le Sommet pour la souveraineté numérique européenne s’est tenu en grande pompe à Berlin, et, depuis lors, le sujet n’a fait que gagner en importance.

La faute à Donald Trump, à son discours agressif à l’égard de l’Europe et à son obsession pour le Groenland. "Le débat sur le 'découplage' technologique avec les États-Unis n’est pas neuf, mais ce qui change aujourd’hui, c’est la probabilité que le problème se matérialise brutalement à travers des sanctions extraterritoriales prises par Washington contre l’Europe, des restrictions d’accès à certaines technologies ou encore des pressions réglementaires. L’urgence vient du fait que les tensions géopolitiques, comme au Groenland, peuvent s’exacerber en quelques mois et pousser les États-Unis à tirer profit de la dépendance européenne qui s’est façonnée sur des dizaines d’années", affirme Francesca Musiani, directrice du Centre Internet et société au CNRS.

"Les menaces américaines pouvaient sembler un peu comiques auparavant, mais les Européens ont réalisé, notamment avec ce qui s’est produit au Venezuela, que Donald Trump était tout à fait sérieux quand il proférait des mises en garde", ajoute Christophe Grosbost, directeur de la stratégie de l’Innovation Makers Alliance, interrogé sur France 24.

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07:21

Pour cet expert, si Donald Trump passait à l’acte après les menaces et demandait par exemple aux Big Tech – ces géants américains du numérique, tels que Meta, Google ou Amazon – "de couper complètement les accès européens à leurs services, nos sociétés et économies seraient complètement désorganisées. Ce serait dramatique."

Notamment pour le bon fonctionnement des États. "La dépendance technologique est sans doute la plus critique pour les institutions publiques parce qu'elles concentrent à la fois des données sensibles, des fonctions régaliennes et une obligation de continuité de service", estime Francesca Musiani, qui a travaillé sur les problématiques de souveraineté numérique.

L'"inertie administrative et politique" européenne

Étant donné que les administrations traitent tous les documents avec des logiciels de Microsoft, puis stockent les données sur des serveurs hébergés par des géants américains, tout changement vers des systèmes "made in Europe" doit être entrepris avec précaution. Sinon les utilisateurs des services publics, c’est-à-dire les citoyens, peuvent être affectés.

En Allemagne, "les autorités du Land de Schleswig-Holstein viennent d’abandonner Microsoft pour des solutions en licence libre [pour marquer leur défiance envers les États-Unis, NLDR], et ça n’a pas été facile", souligne Joachim Selzer, l’un des porte-parole pour "l’autodéfense numérique" du Chaos Computer Club, le plus ancien et le plus important groupe européen d’"hacktivistes". Un mois après avoir coupé le cordon ombilical avec le géant américain, l’administration de cette région du Nord est encore en train de corriger les bugs qui subsistent.

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10:56

Ces difficultés à faire la bascule expliquent en grande partie "l’inertie administrative et politique à abandonner les technologies américaines", prévient Frans Imbert-Vier, PDG de la société de conseil en technologie UBCOM et chantre de l’indépendance technologique.

Une inertie qui peut avoir des conséquences en cascade. "Le problème avec les institutions est que leur dépendance engage tout l’écosystème. Une fois que l’administration utilise un outil, elle l’impose indirectement à ses partenaires, ses prestataires et aux citoyens", assure Francesca Musiani.

"L’exemple doit venir d’en haut", poursuit cette spécialiste. Sinon, l’administration joue sans le vouloir le jeu des Big Tech américaines. Celles-ci peuvent ainsi cimenter leur emprise sur le quotidien numérique de tous les acteurs publics et privés, donnant in fine davantage de crédibilité aux menaces trumpistes de couper les vivres numériques à l’Europe.

Mais bouter Teams ou Slack hors de l’administration française peut-il suffire ? "C’est plus un symbole qu’autre chose. Cela marque au moins la volonté de réduire l’exposition à l’écosystème américain dès qu’une alternative européenne, même imparfaite, existe", note Francesca Musiani.

Pour elle, c’est déjà un grand pas car "le discours sur la souveraineté numérique peinait à se matérialiser jusqu’à présent".

L'arme de la commande publique

Reste à savoir s’il s’agit simplement d’une décision opportuniste ou d’un réel engagement à plus long terme. "Le problème vient, à la base, de l’attachement à une politique atlantiste aussi bien en France qu’au niveau européen", avertit Frans Imbert-Vier, qui craint qu'il n'y ait pas une réelle volonté, dans la durée, de bousculer la confortable dépendance numérique aux outils américains.

Pour les experts interrogés, le b.a.-ba de la souveraineté numérique "passe par la commande publique", assure Martin Hullin, directeur du Réseau européen pour la résilience et la souveraineté technologique à la Fondation Bertelsmann, un cercle de réflexion allemand.

"L’argent est le nerf de la guerre et c’est au niveau des contrats publics que ça se joue. On n’a encore jamais demandé à personne d’exclure les géants américains de ce processus, alors que si on dit que c’est un enjeu démocratique, peut-être faudrait-il le faire ?", analyse Martin Hullin.

C’est particulièrement crucial pour les infrastructures de réseaux et les services de cloud. "Ce sont des éléments critiques pour la souveraineté, au même titre que les routes, les chemins de fer", assure Johan Linaker, expert des questions de souveraineté numérique pour Rise, les Instituts de recherche de Suède.

Les grands groupes américains ont commencé à sentir le vent tourner. La preuve : ils commencent à proposer des solutions dites "souveraines". Amazon a ainsi lancé, le 14 janvier, son "cloud souverain européen". L’idée est d’avoir des serveurs localisés en Europe.

Faisant référence au "greenwashing" qui permet de se grimer en écologiste, Martin Hullin met en garde contre le "sovereignty washing". Car au final, les données appartiennent quand même à un groupe américain… amené à répondre aux injonctions du gouvernement des États-Unis.