
Un membre des "colectivos" participe à une marche réclamant la libération du président vénézuélien, Nicolas Maduro, à Caracas, au Venezuela, le 4 janvier 2026. © Gaby Oraa, Reuters
Au Venezuela, la terreur n'a pas de visage mais un nom qui ne cesse de revenir dans la bouche des habitants de Caracas : "colectivos". Cagoulés et lourdement armés, ces miliciens du régime ont considérablement renforcé leur présence dans la capitale depuis le raid américain ayant conduit à la capture du président Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores dans la nuit du 2 au 3 janvier.
Réputés pour leur brutalité, ces paramilitaires ont multiplié cette semaine les patrouilles et les intimidations, dressé des barrages, interrogé sans ménagement, fouillé dans les téléphones pour traquer les manifestations de soutien à l'opération américaine. Objectif : terroriser la population et montrer que, malgré la chute du président, le régime chaviste perdure.
"Ici, les gens ne sont pas sortis faire la fête après l'intervention américaine. Ils ne le peuvent pas, car le gouvernement a des mécanismes de répression très forts, avec les 'colectivos' notamment, qui menacent ceux qui s'opposent à lui", raconte Juan, un habitant de Caracas, joint par la rédaction des Observateurs de France 24.
"Beaucoup de gens évitent également de publier des choses contre le gouvernement sur les réseaux sociaux, car on peut être arrêtés pour cela, puis détenus pendant des heures, voire des jours ou des semaines, sans que nos proches ne sachent où on est."
L'état d'urgence prévoit notamment l'interdiction de fêter la capture de Nicolas Maduro. Selon le décret, les autorités doivent "procéder immédiatement à la recherche et à l'arrestation de toute personne impliquée dans la promotion ou le soutien de l'attaque armée menée par les États-Unis contre le territoire de la République".

Bras armé du régime
Créés au début des années 2000 sous la présidence d'Hugo Chavez, les "colectivos" s'inspirent du modèle cubain qui consiste à formaliser des associations ou des groupes locaux à des fins politiques. Centré sur une fonction sociale, notamment par des distributions alimentaires dans les quartiers défavorisés, leur rôle a évolué sous Nicolas Maduro qui en a fait un instrument privilégié de répression, en particulier lors des grandes manifestations de 2014 et de 2017, puis après sa réélection contestée de 2024.
"Avec Maduro, les 'colectivos' sont devenus de plus en plus actifs en tant que groupes paramilitaires. Aujourd'hui, ils existent principalement pour contrôler les mouvements dans les villes, la circulation des personnes, des marchandises et de la drogue. Dans ce cadre, en échange des avantages que leur accorde l'État, ils doivent également collaborer avec l'armée et la police pour réprimer toute forme de dissidence", détaille Rebecca Jarman, experte des questions de sécurité pour l'Amérique latine à l'université de Leeds, au Royaume-Uni.
S'il n'existe aucune statistique officielle sur leur nombre, un rapport publié en 2020 par Transparencia Venezuela, estimait qu'"environ 8 000 hommes" faisaient partie des "colectivos", agissant dans une grande partie du pays, essentiellement dans les centres urbains.
Ces groupes sont sous le contrôle officieux de Diosdado Cabello, un ancien militaire devenu une figure omnipotente du paysage politique depuis plus de 20 ans. L'actuel ministre de la Sécurité intérieure est bien connu des Vénézuéliens grâce à son émission de télévision, "Frapper avec une massue", où il cible les figures de l'opposition, telles Juan Guaido, ex-président par intérim autoproclamé qu'il qualifie de "rat qui joue au padel", ou la Prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado, qu'il compare à La Sayona, créature mythique vénézuélienne qui hante les rues et effraye les hommes.
Plusieurs fois ministre et secrétaire général du Parti socialiste unifié (PSUV) au pouvoir, c'est lui qui a mis en place les "colectivos", les yeux et les oreilles du chavisme. Depuis la chute de Nicolas Maduro, cette armée idéologique aux méthodes mafieuses a joué un rôle crucial pour assurer la continuité de l'État et maintenir une unité de façade.
"Les 'colectivos' ont sans doute joué un rôle dans la décision de Donald Trump et de Marco Rubio (le secrétaire d'Etat américain, NDLR) de continuer à travailler avec le gouvernement actuel plutôt que d'appeler à des élections et de ramener l'opposition au pouvoir. Non seulement, ils sont lourdement équipés, mais ils travaillent aussi avec des gangs et d'autres groupes armés", rappelle Rebecca Jarman.
Quel rôle dans l'après Maduro ?
Si le système chaviste semble survivre à Nicolas Maduro, la situation est toutefois loin d'être stable. Les tensions entre le clan de Delcy Rodriguez, présidente par intérim, et celui de Diosdado Cabello – et, dans une moindre mesure, celui du ministre de la Défense, Vladimir Padrino Lopez –, menacent l'équilibre des pouvoirs, selon les observateurs.
D'un côté, Delcy Rodriguez et son frère Jorge sont les figures de proue des factions civiles de l'appareil d'État. De l'autre, Diosdado Cabello et Vladimir Padrino Lopez représentent les intérêts des militaires et de l'appareil sécuritaire.
"Diosdado Cabello exerce un contrôle informel important, tandis que Vladimir Padrino détient le contrôle formel", précise David Smilde, universitaire américain spécialisé dans les questions vénézuéliennes à l'université Tulane. "Ils pourraient à tout moment se retourner contre elle (Delcy Rodriguez, NDLR)... D'un autre côté, elle est en mesure de démettre l'un d'entre eux de ses fonctions", estime-t-il auprès de l'Agence France-Presse (AFP).
Selon les experts, l'alliance parfois compliquée entre civils et militaires, qui ont toujours coexisté au sein du régime, pourrait vaciller sous l'effet des coups de boutoir de l'administration Trump. Le président américain a notamment menacé le Venezuela de nouvelles frappes et d'un blocus des exportations de brut.
Alors que Delcy Rodriguez est perçue comme une pragmatique susceptible de collaborer avec Washington, Diosdado Cabello incarne l'aile dure du régime et un possible obstacle aux plans américains pour faire main basse sur le pétrole vénézuélien.
D'autant que le ministre de la Sécurité intérieure est un ennemi désigné des États-Unis. Washington promet 25 millions de dollars à toute personne aidant à son arrestation, dans le cadre de soupçons de narcotrafic.
"Pour l'instant, les choses sont assez calmes, car le cadre politique du chavisme reste en place. Les 'colectivos' vont attendre de voir si les avantages, les territoires et l'influence dont ils disposent vont changer ou non avec les prochaines étapes politiques", prédit Rebecca Jarman. "En revanche, si Diosdado Cabello se sentait menacé par Delcy Rodriguez, je crains que cela ne déclenche un conflit interne."
