
La campagne d'affichage réalisée par le musée de la Grande Guerre du pays de Meaux et l'agence BBDO. © BBDO Paris
Un trou béant en plein visage. Des yeux à peine visibles, plongés dans l'ombre. Le même portrait a été imprimé 1916 fois avant d'être découpé, superposé, puis sculpté pour former une véritable tranchée. "La guerre s'achève. Sa souffrance ne fait que commencer", peut-on lire sur cette affiche qui fait partie d'une nouvelle campagne de communication initiée par le musée de la Grande Guerre du pays de Meaux et l'agence BBDO Paris.
"Cette année, on commémore les 110 ans des grandes batailles de la Première Guerre mondiale, celles de Verdun ou de la Somme. On a choisi d'évoquer les blessures invisibles des soldats qui ont vécu l'indicible dans les tranchées pendant quatre ans. Ils sont revenus de la guerre avec des blessures physiques, mais aussi avec des blessures psychiques", décrit Audrey Chaix, la directrice du musée.
Pour afficher ce contenu , il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choix"Une véritable œuvre artistique"
En novembre 2013, lors du lancement officiel du centenaire de la Grande Guerre, le musée s'était déjà démarqué en lançant une initiative originale pour faire connaître le quotidien des poilus de 14-18. Il avait créé un faux compte Facebook où un certain Léon Vivien décrivait sa vie de jeune soldat en textes et en photos. Treize ans plus tard, l'établissement culturel veut encore une fois marquer les esprits avec une série d'affiches sur "les âmes cassées".
Sur un deuxième portrait, on a fait tomber 823 gouttes de solvant, une à une, pendant 24 heures, pour refléter une journée entière de bombardements comme ceux qui ont eu lieu en 1916 dans la Somme. Un troisième visuel a pour sa part été enterré dans la boue d'une tranchée durant huit jours, le temps passé par les soldats avant la relève. "On a affaire non pas à un slogan ou à un montage, mais à une véritable œuvre artistique", souligne l'historien Jean-Yves Le Naour, qui a participé à ce projet. "Cela nous touche bien au-delà d'une simple campagne de publicité", s'enthousiasme-t-il.
Pour afficher ce contenu , il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choix"Les embusqués du cerveau"
Depuis plusieurs années, ce spécialiste de la Grande Guerre tente d'apporter un éclairage sur les conséquences psychiques de la guerre de 14-18 sur les soldats. "À l'époque, on avait du mal à classer et à comprendre ces blessures car on ne savait pas trop si elles relevaient du choc physique, de la commotion ou du choc psychique de l'émotion", explique Jean-Yves Le Naour. "Les soldats dont les corps flanchaient étaient très mal vus parce que cela allait à l'encontre du stéréotype de la virilité et du héros. Les maladies mentales relevaient des femmes. On les traitait donc de femmelettes ou d'embusqués du cerveau", poursuit l'auteur de l'ouvrage "Les Soldats de la honte" (éd. Perrin).
Durant et après le conflit, nombre de ces soldats sont ainsi maltraités. Promenés d'hôpital en hôpital, ils souffrent de l'impuissance des médecins face à ce type de maux. Ils se voient même appliquer des décharges d'électricité, pour que la douleur physique prenne le pas sur la souffrance psychique. C'est le cas du zouave Baptiste Deschamps qui, dès septembre 1914, se retrouve prostré après un bombardement. En 1916, il est envoyé à Tours dans le service de neurologie du docteur Clovis Vincent, adepte de l'électrothérapie, mais refuse de subir "ce traitement". Conduit devant le tribunal militaire, il devient un symbole. "Les Français n'auraient jamais rien su de ces méthodes brutales et dégradantes si le zouave Deschamps n'avait pas dit non à cette torture", affirme l'historien.
Après trois jours de procès très médiatisé, il écope finalement d'une peine symbolique de six mois de prison avec sursis. "Cela a été le Dreyfus de la médecine militaire", rappelle sa petite-fille Marylène Touzet, qui a été associée à la campagne du musée de la Grande Guerre par sa participation à un court documentaire. "Je suis très fière de lui. Je n'oublie pas d'où je viens. C'est essentiel de connaître l'histoire de sa famille. Quand on voit les images des tranchées aujourd'hui en Ukraine, c'est la même chose."
Pour afficher ce contenu , il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixDes tranchées de 14-18 à celles de l'Ukraine
Convié lors de la présentation de cette campagne du musée de la Grande Guerre, le colonel Arnaud de Peretti, chef du bureau d'études sur la société et la guerre du ministère des Armées, approuve ce parallèle. Un siècle après la Première Guerre mondiale, il estime que la guerre en Ukraine, "malgré ses évolutions technologiques, ses drones et ses robots terrestres", plonge "toujours le soldat dans sa tranchée et le fait souffrir". Mais pour cet officier, la différence réside dans la prise en charge : "Nous prenons aujourd'hui en compte la santé mentale des soldats pour mieux préparer le combat futur et limiter les blessures psychiques."
Selon l'Union des blessés de la face et de la tête (UBFT), plus connu sous le nom "Les gueules cassées", près de 80 % des nouveaux blessés militaires qu'elle accueille chaque année sont des blessés psychiques. Le caporal-chef Florent Mesana en est l'un des exemples. Engagé avec la Légion étrangère lors de l'opération Barkhane au Sahel, il en est revenu avec des séquelles mentales et est aujourd'hui soutenu par "Les gueules cassées" comme 3 320 de ses camarades blessés. Invité lui aussi au lancement de la campagne, il est heureux de voir que ce sujet est mis en lumière. "On pense souvent que le stress post-traumatique n'a concerné que les grandes guerres du passé, mais c'est toujours un problème dans les armées d'aujourd'hui", confie-t-il. "Moi, j'essaie de me reconstruire par l'art. Il y en a qui écrivent, d'autres qui chantent. Moi, je peins et cela m'aide beaucoup."
En plus de la série de trois affiches, la campagne du musée s'achève par une vidéo qui détourne la figure du poilu victorieux présent sur de nombreux monuments aux morts un peu partout en France. Tandis que la caméra s'attarde sur les détails de la statue, la voix d'un soldat traumatisé vient fissurer cette image héroïque. Pour Jean-Yves Le Naour, il s'agit d'un pont résolument moderne entre les blessures d'hier et aujourd'hui : "La force de cette campagne, c'est de nous rappeler que ce traumatisme se conjugue au présent. Tant que la guerre restera dans l'horizon des hommes, la guerre rendra fou."
