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"Ils sont en train de voler les élections" : en Arménie, un nouveau duel Russie-UE
L'Arménie accueille lundi un sommet avec les représentants européens, un mois avant des élections législatives cruciales prévues en juin. Un scrutin suivi de près par Moscou et Bruxelles. Mais ce bras de fer annoncé entre la Russie et l'UE inquiète les défenseurs de la démocratie dans le pays, qui craignent un scrutin sous influence étrangère.
Le Premier ministre arménien Nikol Pashinian s'exprime lors d'une conférence de presse, le 4 avril 2024. © Johanna Gero, AP

Après les élections en Hongrie, qui ont vu la victoire du pro-européen Peter Magyar au détriment du Premier ministre Viktor Orban, l'attention de l'Union européenne et de la Russie se tourne désormais vers l'Arménie, nouveau champ de bataille idéologique et géopolitique entre Bruxelles et Moscou.

Les élections législatives du 7 juin en Arménie revêtent une importance particulière, car l'opinion publique du pays – longtemps alignée sur la Russie – se tourne désormais vers Bruxelles. Alors que la campagne électorale débute officiellement 30 jours avant le scrutin, les candidats ont déjà pris la route. 

Le Premier ministre Nikol Pachinian, chef du parti politique Contrat civil, est actuellement en tête dans les sondages. Arrivé au pouvoir en 2018 à la suite de la Révolution de velours, une série de manifestations antigouvernementales, il brigue un nouveau mandat en menant une campagne pro-européenne.

L'un de ses principaux rivaux est Samvel Karapetyan, un milliardaire russo-arménien à la tête du parti "Arménie forte". En 2025, ce dernier avait été arrêté avec 13 autres personnes, soupçonnés d'avoir tenté de déstabiliser le gouvernement.

Cependant, d’autres candidats pro-européens tentent de tirer leur épingle du jeu, constate Eric Hacopian, analyste politique chez CivilNet, qui cite notamment des personnalités telles que Hayk Marutyan, l’ancien maire d’Erevan.

"C'est un scrutin très intéressant car on assiste à l'émergence d'une opposition pro-occidentale qui n'appartient pas à l'ancien régime", note l'expert. "Et s'ils parviennent réellement à percer et à entrer au parlement, cela changera notre système politique d'une manière inédite depuis la révolution de 2018." 

Des relations distendues avec la Russie 

Ce scrutin intervient alors que la relation historique entre Erevan et Moscou semble au plus mal depuis 2023, date à laquelle près de 100 000 personnes d'origine arménienne ont fui le Haut-Karabakh à la suite de la prise de contrôle de la région par l'Azerbaïdjan.

Erevan a accusé les forces de maintien de la paix russes déployées dans l'enclave, auparavant contrôlée par les Arméniens, de ne pas avoir suffisamment agi pour mettre fin à la campagne militaire lancée par Bakou.    

L'Arménie a depuis suspendu son adhésion à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dirigée par la Russie, qui, à l'instar de l'OTAN, comporte une clause de protection mutuelle pour ses membres. 

"Cette cicatrice va hanter cette région pendant des décennies", estime Eric Hacopian, rappelant le drame national qu'a constitué la perte du Haut-Karabakh. 

Cependant, l'influence de Moscou est loin d'avoir disparu. Erevan reste un membre actif de l’Union économique eurasienne qui, comme l’UE, garantit la libre circulation des travailleurs, des biens et des capitaux entre ses États membres : la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizistan.

La Russie dispose également d’une base militaire à Gyumri, la deuxième plus grande ville d’Arménie, et le russe reste une langue largement parlée.

Inquiètudes sur la sécurité

Mais en raison de la guerre au Haut-Karabakh, la Russie n’est plus considérée comme un protecteur fiable face aux voisins de l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie. 

L’une des raisons pour lesquelles les responsables politiques arméniens courtisent le bloc européen est qu’il est associé à la "sécurité et à la prospérité", analyse Steve Nix, directeur principal pour l’Europe et l’Eurasie à l’Institut républicain international (IRI).  

D'après un sondage réalisé par l’IRI en février 2026, 72 % des Arméniens sont désormais favorables à l’adhésion à l’Union européenne. 

"L'UE est très attrayante", confirme Steve Nix. "Ainsi, une campagne capable de convaincre le public arménien qu'elle peut garantir la paix, la prospérité et l'adhésion à l'UE l'emportera en Arménie". 

Dans ce même sondage, près d'un tiers des Arméniens considèrent la Russie comme la plus grande menace politique pour leur pays, tandis que seulement 3 % ont désigné l'Union européenne. Cependant, 43 % des personnes interrogées estiment que Moscou est le partenaire politique le plus important d’Erevan. 

Le parti pro-russe "Arménie forte" tente de séduire cette base électorale, en brandissant la menace d'une "guerre économique" avec la Russie si le parti de Pachinian reste au pouvoir. 

Début avril, Vladimir Poutine a averti que son ancienne république soviétique ne pouvait pas faire partie à la fois de l’alliance économique dirigée par Moscou et de l’Union européenne.

"Ils sont en train de voler les élections" : en Arménie, un nouveau duel Russie-UE
Le président russe Vladimir Poutine, à droite, et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian s'entretiennent lors de leur rencontre au Kremlin, à Moscou, le 1er avril 2026. © Pavel Bednyako, AP

De son côté, Bruxelles s'implique également dans ces élections. En décembre dernier, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a révélé que l'Arménie avait sollicité l'aide de l'Union pour la sécurisation du scrutin. 

"Des élections approchent en Arménie, et que pouvons-nous faire pour les aider ? Ils ont demandé une aide similaire pour lutter contre les influences néfastes, comme celle que nous avons accordée à la Moldavie", a indiqué Kaja Kallas. 

Du 4 au 5 mai, Erevan accueillera aussi son tout premier sommet UE-Arménie, en présence de Nikol Pachinian, d'Ursula von der Leyen et d’Antonio Costa, le président du Conseil européen.  

Influence étrangère

Cependant, ce bras de fer idéologique qui s'annonce entre Moscou et l’Occident, en particulier Bruxelles et Washington, inquiète certains experts, en particulier l’Observatoire international pour la démocratie en Arménie (IODA), une organisation créée pour surveiller les conditions démocratiques avant les élections de juin.

"Les déclarations tant de l’Occident que de la Russie montrent qu’ils tentent d’imposer leur propre choix, ce qui est inacceptable", juge Philippe Kalfayan, membre du conseil d’administration de l’IODA. "Ils sont en train de voler les élections aux citoyens arméniens et mettent beaucoup d’argent sur la table pour y parvenir". 

Selon Philippe Kalfayan, le sommet UE-Arménie en est le parfait exemple : il estime que cet événement, organisé à peine quelques semaines avant les élections, peut être perçu par l'opinion publique comme un signe de soutien de l'Union européenne à Nikol Pachinian. 

Les hommes politiques "instrumentalisent" également les allégations selon lesquelles certains partis et acteurs politiques seraient liés à la Russie, affirme de son côté Sarah Leah Whitson, avocate spécialisée dans les droits de l’homme et membre de l’IODA. 

"Le gouvernement attise les craintes concernant l’influence russe ou ce que la Russie pourrait faire – car il sait que cela encouragera un soutien accru, financier ou autre, de la part de l’UE et des États-Unis".

Selon Philippe Kalfayan, "le gouvernement actuel entretient de très bonnes relations avec la Russie. Bien sûr, (Moscou) préférerait quelqu’un de moins agressif à son égard. Mais en fin de compte, tout gouvernement arménien, quel que soit son parti politique, est tenu d’entretenir de bonnes relations avec la Russie". 

Cet article a été traduit de l'anglais par Grégoire Sauvage. L'original est à retrouver ici.