
Comme le Marinera, le pétrolier Hyperion a récemment adopté le pavillon russe. © MarineTraffic / Sergei Skriabin
Les États-Unis ont annoncé, mercredi 7 janvier, avoir “saisi” un pétrolier russe lié au Venezuela, naviguant alors dans l’Atlantique Nord. C’est le dernier rebondissement d’une affaire amorcée à la fin du mois de décembre, au cœur des Caraïbes.
Les États-Unis avaient annoncé se lancer à la poursuite de ce pétrolier, alors appelé Bella 1, le 21 décembre, dans le cadre du blocus qu’ils ont imposé depuis mi-décembre sur les pétroliers sous sanctions entrant ou quittant le Venezuela.
Les États-Unis ont sanctionné ce navire en juin 2024, en raison de ses liens présumés avec l'Iran et le groupe chiite libanais Hezbollah. Selon l’entreprise maritime Windward, le bateau a, depuis 2021, un historique d’échanges commerciaux avec l’Iran et le Venezuela et a eu recours à plusieurs reprises à des pratiques frauduleuses en matière de transport maritime.
Selon le site spécialisé dans le transport maritime TankerTrackers, le bateau n’était pas chargé au moment où les États-Unis ont commencé à le poursuivre. Les analystes estiment qu’il se rendait au Venezuela pour charger du pétrole.

D’un “faux pavillon” à un pavillon russe
Les autorités américaines avaient avancé que le bateau - qui affichait alors un pavillon du Guyana - “battait un faux pavillon”, ce qui en faisait un navire sans nationalité pouvant être arraisonné en vertu du droit international. Les États-Unis ont utilisé ce cadre juridique pour saisir deux pétroliers en décembre, ainsi que le pétrolier M/T Sophia, mercredi.
Les garde-côtes auraient tenté d'intercepter le Bella 1, mais celui-ci aurait continué à naviguer.
Des autorités américaines interrogées par le New York Times avaient indiqué que l’équipage du bateau avait ensuite peint un drapeau russe sur sa coque et déclaré par radio aux gardes-côtes américains que le bateau battait pavillon russe.
Le pétrolier est apparu dans le registre maritime russe, sous le nom de Marinera, avec comme port d’attache la ville russe de Sotchi. La base de données Equasis indique également que son propriétaire et son gérant sont domiciliés en Russie.

Le gouvernement russe aurait par la suite envoyé une demande formelle pour que les États-Unis suspendent leur poursuite, d’après le New York Times.
Un responsable américain a déclaré au New York Times que les États-Unis considéraient toujours le pétrolier comme “apatride” car il battait un faux pavillon lorsqu'il a été approché pour la première fois par les garde-côtes.
Course-poursuite à travers l’océan Atlantique
Le navire a alors traversé l’océan Atlantique en direction du nord-est. Il se trouvait le 7 janvier au sud de l’Islande, selon des données fournies par Lloyd’s List Intelligence. Plusieurs analystes interrogés par la rédaction des Observateurs de France 24 estiment que le navire faisait route vers un port russe.

Ces derniers jours, des données d’aviation semblaient indiquer que le Marinera était étroitement surveillé par des avions de surveillance américains P-8, volant depuis la base aérienne de Mildenhall, en Angleterre.
“Le navire est escorté de près par un cotre de l’United States Coast Guard, soutenu par un dispositif de surveillance incluant une mission menée par un Rivet Joint [un avion de renseignement] de la RAF [la force aérienne de l’armée britannique] et le RFA Tideforce [un pétrolier ravitailleur de la force aérienne britannique] opérant dans la zone,” indiquait à notre rédaction Martin Kelly, responsable des services de conseil pour l’agence de sécurité britannique EOS Risk, quelques heures avant l’action.
Une vidéo partagée le 6 janvier 2026 par Russia Today et qui aurait été filmée par l’équipage du Marinera montre également un patrouilleur des garde-côtes américains à sa poursuite. Il n’est pas possible de savoir quand et où cette vidéo a été filmée.
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Accepter Gérer mes choix“Les États-Unis ne peuvent pas permettre que cela devienne un modèle pour des dizaines d'autres pétroliers sanctionnés”
Le Bella 1 n’était pas le seul navire opérant au Venezuela à avoir adopté le pavillon russe ces derniers jours. “Cela est de plus en plus utilisé par les pétroliers pour leur permettre de poursuivre leurs activités et d'obtenir une certaine légitimité et protection”, explique Mark Douglas, analyste maritime à Starboard Maritime Intelligence.
Après avoir déchargé au Venezuela sa cargaison de naphta russe, le pétrolier Hyperion, également sanctionné et qui arborait alors un faux pavillon gambien, avait indiqué le 25 décembre battre pavillon russe, comme rapporté par la publication gCaptain. Il a ensuite rejoint l’océan Atlantique, laissant penser qu’il avait pu ainsi échapper à une saisie américaine.
Le pétrolier Premier a également signalé avoir changé de pavillon fin décembre, passant de la Gambie à la Russie, selon Windward. Mercredi, il partageait une position dans la mer des Caraïbes.
Selon le New York Times, trois autres bateaux sanctionnés et récemment localisés au Venezuela ont adopté le pavillon russe au cours des derniers jours. Ils sont maintenant listés dans le registre maritime russe.
“Au cours des six derniers mois, une douzaine ou plus de pétroliers fantômes opérant à l'échelle mondiale sont passés de registres ouverts à la Russie. Cette tendance s'est accélérée en décembre, lorsque le pavillon est apparu comme un bouclier essentiel contre les attaques de drones et les saisies de navires", indiquait Windward. Des changements de pavillon vers la Russie ont ainsi aussi eu lieu à la suite des attaques de drones ukrainiens contre des pétroliers battant de faux pavillons en mer Noire.
“C’est avant tout une question de principe”, résume ainsi Martin Kelly. “Les États-Unis ne peuvent pas permettre que cela devienne un modèle pour les dizaines d'autres pétroliers sanctionnés au large du Venezuela, leur permettant d’échapper aux sanctions en changeant simplement de pavillon.” À la suite de l’arrestation du président Nicolas Maduro, le secrétaire d’état américain, Marco Rubio, a indiqué que le blocus des pétroliers sanctionnés resterait en place.
Le risque est aussi que d’autres bateaux de la flotte fantôme, opérant dans d’autres régions, utilisent cette stratégie. “Si le navire n'est pas saisi, les quelque 1 500 autres pétroliers de la flotte fantôme à travers le monde s'empresseront de garder un pavillon russe à portée de main, au cas où”, soulignait avant l’opération des États-Unis Samir Madani, co-fondateur du site TankerTrackers.com.
“La présence de navires de guerre russes accroît considérablement les risques d'erreur de calcul et d'escalade”
Mais une telle opération n’était pas sans risque. Le New York Times indiquait, mercredi, que la Russie avait envoyé un navire de guerre pour escorter le pétrolier.
Martin Kelly expliquait :
“La présence de navires de guerre russes ‘protégeant’ un navire battant désormais pavillon russe accroît considérablement les risques d'erreur de calcul et d'escalade.
Le navire de guerre russe suivra des règles d'engagement précises et il est peu probable qu'il fasse usage de la force pour s'opposer à un abordage, mais il pourrait chercher à perturber ou entraver les opérations d’abordage, notamment par des manœuvres dangereuses ou l'utilisation de dispositifs laser contre les aéronefs. Quant à l'éventuelle présence d'un sous-marin russe à proximité, il est fort probable qu'il se cantonne à une mission de surveillance sans prendre de part active à l'incident.”
“La Russie a intérêt à maintenir la flotte fantôme en activité”
Mais comment expliquer le rôle proactif de la Russie ? Eric Orsini, responsable de la conformité et des affaires réglementaires chez Lloyd's List Intelligence, explique :
“Ce que vous voyez là, c'est une collaboration entre acteurs sous sanctions. Ils sont en train de créer leur propre petit écosystème.
La Russie fournit au Venezuela des condensats ou des diluants [comme le naphta, NDLR]. Le pétrole vénézuélien est un pétrole brut lourd qui doit être mélangé à des diluants pour pouvoir être raffiné. La Russie a donc tout intérêt à maintenir ses exportations de diluants vers le Venezuela, puisque celui-ci les achète.
La Russie a également intérêt à maintenir la ‘flotte fantôme’ en activité. Le Marinera est un VLCC (Very Large Crude Carrier, ou très grand pétrolier transporteur de brut), un pétrolier géant doté d'une énorme capacité de transport. Plus on retire des navires à cette flotte fantôme, moins ces acteurs sanctionnés disposent de capacités pour transporter et stocker leur pétrole."
Reste à savoir comment les pays occidentaux s’adapteront.
“Ces changements de pavillon entraîneront probablement une évolution de l'approche adoptée à l'égard de ces navires par des pays comme l'Ukraine et les États-Unis, qui réfléchissent aux mesures supplémentaires que la Russie pourrait être disposée à prendre pour protéger les pétroliers et le pétrole qu'ils transportent”, conclut Mark Douglas.
