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RéessayerC'est la première vague de manifestations d'ampleur depuis celles de l'automne 2022, déclenchées par la mort de Mahsa Amini. Depuis dimanche, une mobilisation née contre la vie chère, partie de Téhéran, s'est étendue à plusieurs régions du pays.
Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a dit comprendre samedi 3 janvier les revendications économiques tout en appelant à réprimer les "émeutiers".
"Les autorités du pays le reconnaissent, le président et d'autres responsables de haut rang s'efforcent de résoudre ce problème", a déclaré Ali Khamenei en référence aux difficultés économiques. "C'est pourquoi les commerçants ont protesté contre cette situation, et c'est tout à fait juste", a-t-il ajouté devant des fidèles à Téhéran, à l'occasion d'une fête chiite. "Nous dialoguons avec les manifestants (...) mais il est inutile de dialoguer avec les émeutiers. Ces derniers doivent être remis à leur place", a toutefois affirmé le guide suprême.
À l'origine du mouvement, les grands commerçants de la capitale ont fermé boutique pour dénoncer l'hyperinflation et l'effondrement du rial, la monnaie nationale. La contestation a ensuite gagné des universités et plusieurs villes moyennes, notamment dans l'ouest de l'Iran, où des affrontements meurtriers ont été signalés jeudi.
Cette mobilisation intervient dans un contexte particulièrement tendu. L'Iran apparaît fragilisé après la guerre avec Israël en juin dernier et les coups portés à plusieurs de ses alliés régionaux. En septembre, l'ONU a par ailleurs rétabli des sanctions liées au programme nucléaire iranien. Résultat : une économie sous pression, une monnaie qui a perdu plus d'un tiers de sa valeur en un an et une inflation qui atteignait 52 % en décembre, selon des chiffres officiels.
Interrogé sur l'antenne de France 24, Thierry Coville, économiste, chercheur à l'Iris et spécialiste de l'Iran, souligne que si l'économie a servi de déclencheur, le mouvement révèle surtout un mécontentement politique et une crise de confiance.
France 24 : Quel regard portez-vous sur ce nouveau mouvement de contestation en Iran ? Était-il prévisible ?
Depuis les grandes manifestations de 2022, le climat politique et économique est très dégradé en Iran. Cette situation remonte même, selon moi, à la sortie de Donald Trump de l'accord sur le nucléaire en mai 2018. De fortes tensions se sont accumulées.
La guerre avec Israël a provoqué un sursaut nationaliste : une partie de la population s'est rangée derrière le pouvoir, sans pour autant le soutenir réellement. Une majorité d'Iraniens ne soutient pas le régime, mais dans un contexte de conflit, ce réflexe nationaliste existe.
Ce qui change aujourd'hui, c'est l'aggravation de la situation économique ces dernières semaines. L'inflation s'est accélérée pour atteindre environ 50 % et, surtout, la monnaie iranienne s'est effondrée à des niveaux historiques : le dollar a dépassé les 140 000 rials. C'est clairement l'élément déclencheur. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la contestation est partie des grands commerçants.
Mais derrière cette colère, les slogans répétés montrent aussi un mécontentement politique et une crise de confiance entre une partie de la population et le régime.
Peut-on dire que l'économie iranienne est aujourd'hui à bout de souffle ?
Après la signature de l'accord sur le nucléaire en 2015, les sanctions avaient été levées et l'Iran avait connu deux années de forte croissance, en 2016 et 2017. L'inflation était alors retombée sous les 10 %. Il existe un lien très clair entre la réimposition des sanctions américaines en 2018 par Donald Trump, en dehors de tout cadre du droit international, et la dégradation de l'économie iranienne.
Depuis 2018, l'inflation oscille au moins entre 30 et 40 %. Le seul pays qui permet encore à l'économie iranienne de tenir debout, notamment depuis 2021, c'est la Chine, qui continue d'acheter du pétrole à l'Iran. Grâce à cela, l'économie avait retrouvé un peu de croissance ces dernières années.
En revanche, les autorités n'ont jamais réussi à régler le problème de l'inflation. Celle-ci s'explique par le déficit budgétaire. D'un côté, l'État finance un système de subventions directes, notamment versées aux plus pauvres, qui pèse sur le budget. De l'autre, les dépenses militaires sont très élevées et explosent encore davantage avec la guerre contre Israël.
Ce déficit est financé par la création monétaire, ce qui conduit à l'inflation. À cela s'ajoute une énorme incertitude liée à la guerre avec Israël, qui freine l'investissement. Le FMI estime une croissance quasi nulle pour l'Iran en 2025. On est donc face à une situation économique très dégradée.
Le président iranien Massoud Pezeshkian dit comprendre les revendications économiques des manifestants tout en dénonçant une influence extérieure. A-t-il raison ?
Je pense qu'il a assez raison. Il faut comprendre ce qu'il veut dire. Les Européens ont quand même une responsabilité dans la situation actuelle, même s'ils se présentent comme des défenseurs du droit international. Pour rappel, les sanctions américaines réimposées en 2018 sont illégales au regard du droit international.
Et plus récemment, les Européens ont réinstauré, fin septembre, le processus dit de "snapback", lié à l'accord sur le nucléaire. Cela signifie que toutes les sanctions des Nations unies suspendues en 2015 ont été rétablies.
Ces sanctions concernent principalement le matériel militaire, nucléaire et le programme balistique iranien. Leur effet psychologique est réel : les acteurs économiques iraniens craignent qu'elles pèsent à terme sur l'économie. Cela peut expliquer en partie la dépréciation de la monnaie.
Il existe aujourd'hui une union entre les États-Unis et l'Europe pour appliquer des sanctions contre l'Iran, avec le calcul que la population finira par se soulever et par mettre la pression sur le gouvernement. Dans ce contexte, il faut donc reconnaître que le rôle européen n'est pas très clair.
Ces mouvements peuvent-ils réellement faire vaciller le régime de la République islamique ?
On n'assiste pas à des mobilisations massives comparables à celles de 2022 ou de 2009. Il n'y a pas des millions d'Iraniens dans la rue. L'évolution de la situation dépendra principalement de deux facteurs.
Le premier, c'est l'attitude du pouvoir. Massoud Pezeshkian est considéré comme un président plutôt modéré. Les autorités ont conscience de la gravité du climat politique et économique et cherchent à ne pas rajouter de l'huile sur le feu. Le discours officiel se veut apaisant : reconnaissance de revendications légitimes, volonté de dialogue, discussions prochainement organisées avec les bazaris ou grands commerçants. Reste à savoir si ce discours sera entendu.
Car, en face, les courants les plus durs du régime privilégient une autre lecture : celle du complot extérieur, attribué à Israël ou aux États-Unis, et plaident pour une réponse plus dure vis-à-vis des manifestants.
Le deuxième facteur, c'est la réaction de la population. Il existe un gros déficit de confiance entre les manifestants et les autorités. La question est de savoir si les protestataires entendront l'offre de discussion du président. Pour l'instant, on n'en est pas sûrs.
Quelles sont les marges de manœuvre des autorités iraniennes ?
Le marché des devises est largement contrôlé par la Banque centrale iranienne. Si le gouvernement le souhaite, il a les moyens de faire baisser ou au moins de stabiliser le taux du dollar.
Le problème, c'est la durée. Les autorités savent qu'elles entrent dans une période politique et économique difficile et hésitent à puiser trop rapidement dans leurs réserves de devises. La poursuite des achats de pétrole iranien par la Chine sera également déterminante, et on peut penser qu'elle continuera à le faire.
Mais cela suffira-t-il à calmer la colère de la population ? Derrière ces manifestations, il y a également des demandes de réformes politiques.
