
Un manifestant brandit une pancarte représentant un montage des visages du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et du défunt baron de la drogue colombien Pablo Escobar lors d'un rassemblement appelant à agir pour obtenir la libération des otages israéliens détenus dans la bande de Gaza, à Tel-Aviv, le 28 décembre 2024. © Jack Guez, AFP
Samedi 18 octobre, sur le plateau de la télévision israélienne Channel 14 Benjamin Netanyahu est tout sourire. Ses partisans dansent et lèvent les bras au son d’une chanson à sa gloire : "Bibi, habibi, tout le monde t’aime".
Le présentateur de "Patriotes", l’émission phare de la très droitière chaîne d’information en continu, laisse le Premier ministre dérouler son nouvel argumentaire : son intransigeance a payé, Israël est sorti victorieux de la guerre menée pendant deux ans aux quatre coins du Moyen-Orient. Bibi souhaite d’ailleurs que cette guerre entre dans l’Histoire sous le nom de "Guerre de la renaissance".
Dans la foulée, Benjamin Netanyahu affirme qu’il se présentera aux prochaines élections législatives, prévues en 2026. "Allez-vous gagner ?" lui demande le présentateur. "Oui" répond-il sobrement.
Contesté dans la rue par de très nombreux Israéliens, honni par l’opinion publique internationale, poursuivi par la Cour pénale internationale (CIJ) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, Benjamin Netanyahu, qui s’est trouvé contraint par Donald Trump d’accepter une trêve à Gaza, ne doute pas un instant de sa future victoire.
Pour la presse israélienne, le Premier ministre envisage même d’avancer au mois de juin 2026 un scrutin prévu en novembre. Pour le chercheur en sciences politiques Denis Charbit, il est probable que Benjamin Netanyahu fasse ce pari.
"Pour moi, il y a plusieurs raisons. La première, c’est qu’il bénéficie actuellement d’une dynamique favorable avec la visite de Trump et la libération des otages qui a provoqué une onde de choc positive dans l’opinion. Tant que le cessez-le-feu tiendra et que les Américains mettront la pression sur l’aile dure de son gouvernement pour ne pas reprendre les hostilités, il bénéficiera d’un climat favorable. La seconde, c’est qu’une dissolution lui éviterait de prendre une décision au sujet de la conscription des ultra-orthodoxes qui divise son électorat et son parti."
La conscription des ultra-orthodoxes, l'épine dans le pied
Le gouvernement qu’il a formé en décembre 2022 avec les partis religieux ultra-orthodoxes et l’extrême droite a résisté à toutes les tempêtes. Sa réforme judiciaire qui restreint l’état de droit en Israël a été férocement combattue par d’immenses manifestations. Les juges n’ont cessé de le convoquer devant les tribunaux pour répondre d’accusations de corruption et de trafics d’influence. Les familles d’otages ont réclamé pendant de longs mois une commission d’enquête sur l’attaque du 7-Octobre et sa démission.
Mais rien n’y a fait. La seule épine venue se loger dans le pied de la coalition qui soutient Benjamin Netanyahu aura été le projet de loi sur la conscription des ultra-orthodoxes, actuellement dispensés de service militaire. En juin 2025, les débats autour de cette mesure, largement réclamée par la société israélienne (notamment les milliers de réservistes mobilisés par la guerre à Gaza) a provoqué la démission des ministres ultra-orthodoxes du gouvernement, sans pour autant que leurs formations ne cessent de soutenir la coalition au Parlement.
C'est la Cour suprême d'Israël qui a contraint le gouvernement à agir sur cette question après sa décision du 25 juin 2024 affirmant que les étudiants ultraorthodoxes ne devaient plus être exemptés du service militaire : 80 000 haredim ("craignant Dieu") âgés de 18 à 24 ans sont éligibles au service militaire, selon le Times of Israël.
"En anticipant les élections, il joue à celui qui a tenu bon et qui n'a pas fait voter de loi d'exemption. C'est un chapitre très sensible dans son électorat et ça lui permet de repousser à plus tard la discussion. S'il obtient une majorité parlementaire, il pourra dire ‘ben voilà, vous saviez que j'allais de nouveau prendre des orthodoxes dans mon gouvernement’ et faire adopter une loi relativement souple qui maintient assez largement l’exemption de service militaire des religieux". Une couleuvre à avaler pour les membres de son parti favorables à la conscription des religieux .
Dissoudre pour semer la pagaille dans l'opposition ?
Chef du Likoud, le grand parti de la droite israélienne, Netanyahu détient le record du plus grand nombre d'années passées à la tête du gouvernement israélien : plus de 18 années au total, depuis 1996.
En 30 ans de vie politique, le roi Bibi a noué des alliances avec toutes les forces politiques du pays, avec un art consommé de la tactique pour diviser ses opposants.
En 2021, il avait dû laisser son fauteuil de Premier ministre à Naftali Bennett, un homme de droite qui était parvenu à réunir autour de lui une coalition rassemblant la gauche, le centre, une partie de la droite et le parti Ra'am, une formation représentant les Palestiniens d’Israël d’obédience islamiste !
Un an et quelques mois plus tard, Netanyahu était de retour aux affaires après la dislocation de cet ensemble hétéroclite. Pour ne pas répéter cette douloureuse expérience, les partis d’opposition semblent vouloir s’unir autour d’un programme qui tient en quelques mots : en finir avec Bibi.
En septembre, quatre dirigeants d’opposition se sont entendus sur un programme appelé "Bloc du changement". Celui-ci reflète les points de consensus entre tous les opposants à Netanyahu : défense de la démocratie et de l’indépendance du système judiciaire avec l’adoption d’une constitution, création d’une commission d’enquête sur le massacre du 7 octobre 2023, instauration du service militaire universel (les dispensés seraient privés du droit de vote).
Revendiquer la victoire et surfer sur l'émotion
Cependant, une campagne électorale risque de voir resurgir les divisions des partis d’opposition, notamment sur la question de la colonisation de la Cisjordanie occupée. Face à ce bloc hétéroclite, Netanyahu pourra faire vibrer la fibre nationaliste en martelant que les deux ans de guerre qu’il a menés ont permis à l’État hébreu d’obtenir la défaite du Hezbollah au Liban, l’affaiblissement considérable de l’Iran en 12 jours et d’avoir su tirer parti du changement de régime en Syrie.
"Netanyahu, au bout de deux ans de guerre, a certes placé Israël dans une meilleure situation stratégique qu’avant le 7-Octobre. Je dis bien stratégique et militaire et non diplomatique. La carte que va jouer l'opposition, c'est celle de dire que quelqu'un qui n'a pas su empêcher, ni prévoir, ni arrêter à temps le massacre du 7-Octobre ne mérite pas d'avoir nos suffrages. Le débat sera plus moral que politique", estime Denis Charbit.
Placer le débat autour de la morale ferait-il l’affaire de Benjamin Netanyahu ? Dans l’ambiance d’après-guerre qui flotte en Israël depuis le retour des otages, le Premier ministre peut faire le pari qu’au jeu des émotions, c’est lui qui l’emportera, comme il a su le faire à maintes reprises au cours de sa longue carrière politique.
Soutenu par Donald Trump qui veut imposer la paix au gouvernement israélien, les électeurs pourraient ainsi être tentés de renouveler le bail de manière anticipée à l’inoxydable Benjamin Netanyahu.
