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"Il y en a partout" : comment "la crise du plastique" affecte de plus en plus la santé
Alors qu'une nouvelle session de négociations s'ouvre mardi à Genève, en Suisse, pour élaborer le premier traité mondial contre la pollution plastique, une équipe de scientifiques a dévoilé lundi un état des lieux des impacts de cette pollution sur la santé humaine. Un problème "largement sous-estimé", jugent-ils. 
Des objets en plastique à côté d'une œuvre d'art créée à l'occasion des négociations sur le traité contre la pollution plastique, à Genève, le 4 août 2025. © Fabrice Coffrini, AFP

Une dernière chance face à un "danger grave et croissant pour la santé humaine et planétaire". Mardi 5 août, les États du monde entier se réunissent à Genève, en Suisse, pour d'ultimes négociations visant à élaborer un premier traité international sur la pollution plastique. Après l'échec de la dernière session, organisée en Corée du Sud en décembre 2024, tout repose désormais, en théorie, sur ces derniers échanges pour parvenir à un accord.

À la veille de ce rendez-vous, et alors qu'un consensus paraît de plus en plus incertain en raison de l'opposition des pays producteurs de pétrole et de gaz, la communauté scientifique tire la sonnette d'alarme quant aux effets des plastiques sur la santé humaine.

Dans un vaste rapport publié lundi 4 août dans la revue "The Lancet", une trentaine de chercheurs de renom expose ainsi un état des lieux compilant les données les plus récentes sur les multiples impacts sanitaires des plastiques. Avec un constat sans appel : le danger, jugent-ils, est encore "sous-estimé".

"Les scientifiques, les médecins, les ONG de défense de l'environnement alertent depuis plusieurs années sur les conséquences néfastes des plastiques sur la santé humaine et sur l'environnement", explique Hervé Raps, médecin délégué à la recherche au Centre scientifique de Monaco et l'un des auteurs de l'étude. "Ce rapport permet cependant de faire un état des lieux actualisé et de replacer la question de la santé humaine au centre des débats."

"Il y en a partout" : comment "la crise du plastique" affecte de plus en plus la santé

Un danger à chaque étape de leur exploitation

"Souvent, quand on parle des problèmes liés au plastique, on se focalise uniquement sur la question des déchets", note le spécialiste. "En réalité, les plastiques mettent en danger les populations à chaque étape de leur cycle de vie, depuis leur extraction jusqu'à leur élimination", en provoquant tout au long du processus des maladies et entraînant la mort de milliers de personnes. Chaque année, ces pathologies entraîneraient par ailleurs un coût économique évalué à plus de 1 500 milliards de dollars (environ 1 300 milliards d’euros), relèvent les auteurs de l'étude.

Pour cause, plus de 98 % des plastiques sont fabriqués à partir de pétrole, de gaz et de charbon – des énergies fossiles. Quand ils sont produits, ils gardent avec eux de nombreuses substances particulièrement nocives comme le benzène, le formaldéhyde, le chlorure de vinyle, le dioxyde de soufre ou encore les oxydes d’azote.

Les premières personnes concernées par les effets délétères du plastique sont donc les ouvriers et ouvrières qui travaillent sur les sites de production. Selon l'étude, leur exposition à ces substances chimiques toxiques entraîne chaque année environ 35 000 décès prématurés.

Aux travailleurs, s'ajoutent toutes les populations vivant à proximité de ces installations industrielles. Environ 16 millions de personnes seraient concernées, vivant à moins de cinq kilomètres d'une plateforme chimique de production de plastiques, estimait Greenpeace dans un rapport fin juillet.

Et la production de plastique génère également de la pollution atmosphérique. "D'autant plus que plus de la moitié des déchets plastiques sont encore brûlés à l'air libre, notamment dans des décharges à ciel ouvert", note Hervé Raps.

Le fléau des micro et nanoplastiques

Une fois sorti des usines de production, le plastique se retrouve partout  : dans les emballages alimentaires, les cosmétiques, les vêtements, les appareils électroniques… Autant d'objets du quotidien qui représentent aussi un danger pour les consommateurs.

"Vous avez déjà retrouvé un objet en plastique au fond d'un tiroir, par exemple, une souris d'ordinateur, et vous vous êtes rendu compte qu'il était devenu un peu collant ?", questionne Hervé Raps. "C'est normal, en se dégradant, il a dégagé toutes les substances toxiques qui le compose", note-t-il.

Au total, plus de 16 000 substances chimiques sont présentes dans les plastiques du quotidien, notamment des colorants et des stabilisateurs. Or, nombre d'entre elles sont considérées comme "hautement dangereuses", car favorisant de nombreuses pathologies comme les cancers, les infarctus, l'obésité, le diabète de type 2 ou encore l'infertilité. Ces dernières années, certaines ont ainsi régulièrement fait l'objet d'alertes de la part de scientifiques ou d'ONG comme les PFAS, ces polluants éternels massivement utilisés pour fabriquer des poêles antiadhésives, des vêtements imperméables ou des cosmétiques.

Et l'inquiétude des scientifiques est d'autant plus grande que le plastique libère, en se dégradant, des milliers de micro et de nanoplastiques, des éléments si petits que les individus les ingèrent sans s'en apercevoir. Aujourd'hui, les études alertant sur notre contamination grandissante se multiplient : les microplastiques se retrouvent partout dans le corps humain, le sang, le lait maternel ou encore dans le cerveau.

"Il faut aussi prendre en compte les effets indirects", poursuit Hervé Raps. "Par exemple, s'il pleut dans les décharges à ciel ouvert, cela va créer des conditions idéales à la prolifération de moustiques qui sont vecteurs de maladies."

"Cette crise du plastique est par ailleurs liée à la crise climatique puisque le plastique est créé à partir de combustibles fossiles", insiste-t-il. "Par effet domino, cela participe donc aussi à empirer tous les effets du dérèglement climatique sur la santé."

Un problème "croissant"

Face à ces constats, les chercheurs tirent la sonnette d'alarme : la situation s'aggravera tant que la production de plastiques continuera d'augmenter. La quantité de plastiques produite dans le monde est déjà passée de deux millions de tonnes en 1950 à 475 millions de tonnes en 2022, rappelle le rapport. Si rien n'est fait, la consommation mondiale de plastique pourrait tripler d'ici 2060, selon les projections de l'OCDE.

Or, moins de 10 % des déchets plastiques sont recyclés. Aujourd'hui, huit milliards de tonnes de déchets polluent ainsi la planète, du sommet de l'Everest au plus profond des fosses océaniques.

Après ce premier état des lieux, l'équipe de chercheurs, qui réunit des scientifiques du Boston College, de l’université de Heidelberg en Allemagne et le Centre scientifique de Monaco, entend donc continuer à suivre l’évolution de cette "crise des plastiques" et de ses conséquences sur la santé. De nouvelles études devraient donc paraître tous les deux ans, la prochaine étant prévue pour l'automne 2026.

Pour établir la comparaison, ils se sont fixé quatre indicateurs principaux. Le premier concerne les émissions de polluants liées à la production de plastique. "On mesurera la production de plastiques et de déchets générés par pays, mais aussi le volume de produits chimiques intégrés ou encore les gaz à effet de serre rejetés", explique Hervé Raps.

"Nous observerons aussi l'exposition des populations dans leur environnement en multipliant les campagnes de mesure de microplastiques ou de substances chimiques." Le troisième indicateur se focalisera quant à lui sur les effets sur la santé. Enfin, "il s'agira d'évaluer les engagements des États et leurs mesures prises pour enrayer ce fléau".

Car les auteurs de l'étude s'entendent sur un point majeur : l'impact de cette pollution plastique pourrait être atténué à condition d'adopter des mesures ambitieuses. "À ceux qui se réunissent à Genève : s'il vous plaît, relevez le défi et l'opportunité de trouver un terrain d'entente qui permettra une coopération internationale significative et efficace en réponse à cette crise mondiale", appelle ainsi dans un communiqué Philip Landrigan, médecin et chercheur au Boston College aux États-Unis, principal auteur de l'étude.