
Au cours des 18 mois qui ont suivi la reprise du contrôle de l'Afghanistan par les Taliban en août 2021, on estime qu'un million d'Afghans ont cherché refuge et travail en Iran, rejoignant ainsi les deux millions de réfugiés afghans qui se trouvaient déjà dans le pays. Depuis le dernier recensement effectué par le gouvernement iranien en 2022, de jeunes hommes afghans ont continué à franchir la frontière en grand nombre. En 2024, le ministre de l'Intérieur iranien évalue désormais le nombre d'Afghans en situation irrégulière en Iran entre 5 et 8 millions, dans un pays dont la population totale s'élève à 89 millions d'habitants.
Le gouvernement iranien a introduit de nouvelles restrictions à l'encontre des Afghans et multiplie les expulsions. Le ministre iranien de l'Intérieur, Ahmad Vahidi, a déclaré le 6 mai que le pays avait expulsé plus de 1,3 million d'Afghans au cours des douze derniers mois.
Les réfugiés d'Afghanistan fuient vers l'Iran depuis l'invasion soviétique de l'Afghanistan en 1979. Alors que les générations précédentes d'Afghans, qui pouvaient s'enregistrer officiellement en tant que réfugiés ou obtenir des permis de séjour de longue durée, attiraient moins l'attention, la dernière vague d'arrivées, engagée en 2021 et composée essentiellement de jeunes hommes sans papiers, est confrontée à une vague croissante d'"afghanophobie".
"Interdit aux Afghans"
Les Afghans arrivés depuis 2021 ont ouvert leurs propres cafés, où l’on entend de la musique afghane, des restaurants servant des plats traditionnels. Ils ont aussi leurs propres lieux de rencontre où ils se réunissent par centaines – c'est le cas du lac Chitgar, très prisé à Téhéran, et du secteur autour de la tour Azadi, à l'ouest de la ville.
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Accepter Gérer mes choixDe nombreux Iraniens accueillent mal ces nouveaux arrivants. Une simple recherche sur les réseaux sociaux iraniens montre des dizaines de commentaires racistes à l'encontre des Afghans.
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Accepter Gérer mes choixDes panneaux indiquant “Interdit aux Afghans” ont été vus à l'entrée de parcs et de piscines. Les communautés locales ont demandé aux propriétaires de ne pas louer à des Afghans et se plaignent de la présence d'enfants afghans dans les écoles iraniennes. En octobre 2023, des panneaux dans la ville de Yazd indiquaient qu'une assemblée de quartier avait pris une décision : "Aucun propriétaire n'est autorisé à louer à des étrangers". Dans un pays où les Afghans constituent de loin le principal groupe d'immigrés, le terme "étranger" est largement utilisé pour désigner les Afghans.
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Accepter Gérer mes choixPour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choix"Il y a trop d'immigrés afghans en Iran"
Arman (nom modifié), un Iranien d'âge moyen, exprime les craintes et les frustrations ressenties par de nombreux Iraniens :
Je pense qu'il y a trop d'immigrés afghans en Iran aujourd'hui. Je comprends les graves problèmes de l'Afghanistan – les Taliban, l'insécurité, le chômage – mais notre pays ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour accueillir des millions d'immigrés afghans. La situation économique est déjà désastreuse pour nous. La présence de trop nombreux Afghans a un impact sur notre vie quotidienne. Par exemple, il y a de longues files d'attente dans les boulangeries, et beaucoup de [ceux qui attendent] sont des Afghans.
En Iran, les Afghans sans papiers ne sont pas autorisés à travailler. Les études montrent que ceux qui trouvent un emploi occupent des emplois dits "3D" [sales, difficiles et dangereux, pour "dirty, difficult and dangerous" en anglais, NDLR].
Dans certains quartiers, en particulier dans les banlieues pauvres, les écoles sont surchargées d'élèves afghans et de nombreux emplois sont occupés par des migrants afghans illégaux. Le profond fossé culturel entre les Afghans et les Iraniens conduit souvent à des confrontations.
Environ 600 000 élèves afghans sont inscrits dans les écoles iraniennes selon les données officielles, ce qui représente 3,5 % des 16,7 millions d'élèves que compte le pays.
Il y a dix ou vingt ans, les immigrés afghans s'intégraient mieux. Aujourd'hui, ils se retrouvent via les réseaux sociaux et organisent de grands rassemblements. Par exemple, au bord d'un lac de Téhéran, on peut voir des groupes de jeunes Afghans en habits traditionnels, qui ont parfois un comportement provocateur, ce qui effraie les gens.
"Je n'ai pas osé sortir depuis des mois"
Morteza (nom modifié) est un immigré afghan de 23 ans arrivé en Iran en 2022. Il se confie sur sa vie dans le pays :
Cela fait plus de deux ans que j'ai déménagé en Iran. Lorsque les Taliban ont pris Kaboul, j'ai décidé de partir. J’avais peur d’eux et il n'y avait pas de travail et je devais nourrir toute ma famille.
Je suis venu ici légalement : j'avais un visa. Mais après quelques mois, ils ont refusé de le renouveler. Cela fait donc plus d'un an que je n'ai plus de documents. Ils m'ont dit qu'il y avait trop d'Afghans... Ils disent que c'est nous qui sommes responsables de la hausse des prix en Iran, pas le gouvernement !
Depuis fin 2023, le gouvernement iranien a durci sa politique à notre égard. Il y a beaucoup d'expulsions et de patrouilles de police partout.
Nous avions l'habitude de nous retrouver avec d'autres amis afghans au lac Chitgar ou dans d'autres endroits pour nous amuser, mais cela fait des mois que je n'ose plus sortir. Je me contente d'aller travailler et de rentrer directement à la maison.
Il y a deux jours, la police a expulsé l'un de mes amis vers l'Afghanistan. Ils l'ont arrêté alors qu'il revenait de la salle de sport.
Comme le rapporte notre Observateur, les autorités iraniennes intensifient les expulsions d’Afghans. Le département de l'immigration des Taliban affirme que l'Iran a, en 2023, déporté 50 % d'Afghans de plus qu’en 2022. De nombreux médias iraniens et afghans font état d’actes de torture, de violences et d'humiliations lors de ces déportations.
Des déportations et un mur
Alors que, depuis des années, l'Iran donne accès aux services sociaux aux réfugiés afghans – la santé et l'éducation, notamment –, les politiques iraniens restreignent l'accès à certains services et appellent parfois à des déportations massives.
En avril, le ministère de l'Intérieur a annoncé qu'il retirait l'accès à certains "services sociaux" aux ressortissants étrangers vivant illégalement en Iran, une mesure considérée comme ciblant les Afghans.
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Accepter Gérer mes choixSelon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et des études indépendantes, il y a plus de 4,5 millions d'immigrés afghans en Iran. Parmi eux, 1,4 million ont un permis de séjour dans le pays, les autres sont sans papiers. Les autorités iraniennes affirment toutefois que ce nombre pourrait se situer entre 5 et 8 millions.
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Accepter Gérer mes choix"Retournez dans votre pays et rassemblez-vous comme ça"
Morteza voit la situation d'un autre œil :
Parfois, j'ai peur des gens. Ils nous insultent, ils nous harcèlent même au travail. Les Iraniens ne se mêlent jamais à nous. Les seuls amis que j'ai sont d'autres Afghans qui, comme moi, sont arrivés récemment. Même parmi les Afghans qui vivent ici depuis longtemps, je ne connais personne.
Lorsque nous nous réunissons quelque part dans la ville, cela ne pose pas de problème si nous sommes deux ou trois, mais si nous sommes plus , nous recevons des regards noirs, ou on nous dit même : “Retournez dans votre pays et rassemblez-vous comme ça”.
Dans le quartier où nous vivons, tous nos voisins sont afghans. Nous sommes à environ 500 mètres d’un quartier où vivent les Iraniens. Nous avons tout : l'eau, l'électricité, l'internet, une boulangerie, mais nous ne croisons presque jamais nos voisins iraniens.
Je travaille dans une petite usine près de Téhéran. On me paie beaucoup moins qu'un travailleur iranien. Je n'ai pas d'assurance, ils ne paient pas les cotisations de sécurité sociale ni les primes qu'ils versent aux autres et en plus, je dois faire face à leur racisme quotidien. Il n'y a qu'un seul collègue iranien qui est un vrai gentleman. Si j'ai un problème, je m'adresse directement et uniquement à lui.
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Accepter Gérer mes choixPour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixBien qu'il n'existe pas de statistiques sur l'implication des migrants afghans dans des activités criminelles en Iran, la couverture médiatique croissante a entraîné une augmentation des attaques racistes, des appels à l'expulsion massive et des affrontements de rue entre Iraniens et Afghans.
Le 26 juin, une foule a attaqué un commerçant afghan dans le sud de Téhéran. Il était accusé d'avoir violé une fillette de 12 ans. La foule en colère a refusé de se disperser jusqu'à l'intervention de la police anti-émeute.
Les immigrés afghans sont de plus en plus stigmatisés, présentés comme des sympathisants des Talibans, des violeurs ou des trafiquants d'opium, des préjugés qui alimentent la xénophobie.
"Il y a de bons et de mauvais Iraniens, il en va de même pour les Afghans"
Morteza ajoute :
Dieu interdit qu'un Afghan fasse quelque chose de mal en Iran… Les insultes et les actes de harcèlement sont en hausse, y compris quand un immigrant afghan fait quelque chose de mal dans un autre pays comme l'Allemagne et que les médias en parlent. Il y a de bonnes et de mauvaises personnes partout... Je ne comprends pas pourquoi les Iraniens disent qu'ils ont peur des Afghans... Cela revient à dire que tous les Iraniens sont mauvais et racistes, si je me base sur ma propre expérience. Mais ce n'est pas vrai. Il y a de bons et de mauvais Iraniens, et il en va de même pour les Afghans.
La situation n'est vraiment pas bonne, mais je n'ai pas d'autre choix. Je suis le seul soutien de ma famille. Le passage entre l'Iran et la Turquie est devenu difficile, et les trafiquants exigent trop d'argent pour que je puisse aller en Europe. J'espère seulement que la situation dans mon pays s'améliorera et que je pourrai rentrer.
Si la situation des immigrés afghans en Iran semble similaire à celle de Morteza, une fraction des immigrés afghans nés ou ayant grandi en Iran connaissent une réalité quelque peu différente.
"C'est à la mode d'avoir une petite amie afghane"
Le flux d'immigrants afghans vers l'Iran a commencé en 1979 après l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. La deuxième vague d'immigration massive a eu lieu lorsque l'URSS s'est retirée d'Afghanistan et que des guerres civiles ont éclaté en 1988. La troisième vague de réfugiés a demandé l'asile en Iran en 1996, lorsque les Taliban ont réussi à repousser les autres factions et à occuper Kaboul. L'afflux suivant a eu lieu en 2001, après l'invasion de l'Afghanistan par les États-Unis. La cinquième vague d'immigration de masse, la plus récente, a débuté en 2021, lorsque les États-Unis se sont retirés d'Afghanistan et que les Taliban ont à nouveau occupé le pays.
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Accepter Gérer mes choixRahiba (pseudonyme) a immigré en Iran avec ses parents il y a 20 ans :
Personnellement, je n'ai jamais eu de mauvaise expérience. J'ai étudié, j'ai créé ma propre boutique en ligne et j'ai de bons amis dans les communautés iranienne et afghane. J'ai grandi ici, je me sens donc plus iranienne qu'afghane.
Selon moi, la plupart des conflits semblent se produire parmi les personnes pauvres des deux communautés. Dans les régions pauvres où les infrastructures, les opportunités et l'éducation sont moindres, les conflits sont plus nombreux et impliquent souvent des Afghans.
Dans les milieux plus riches et plus éduqués, les Iraniens acceptent mieux les Afghans. Dans ces milieux, il est même à la mode d'avoir une petite amie afghane. Mon petit ami est iranien. Je pense que les tensions récentes sont principalement dues aux nouveaux immigrants, plus pauvres. Ces jeunes hommes, sans éducation et conservateurs, ont souvent du mal à s'adapter à la vie urbaine et aux normes sociétales de l'Iran. Ils ont dû se montrer durs pour survivre en Afghanistan, et cet état d'esprit se heurte au besoin de tolérance qui prévaut ici. Nombre d'entre eux ont immigré des villages ruraux d'Afghanistan et ont découvert la ville pour la première fois en Iran. La plupart d'entre eux n'ont jamais parlé à une femme autre que leur mère ou leurs sœurs, et il leur est donc difficile de faire face à la situation.
Morteza reprend :
Je ne suis pas marié et je n'ai pas de petite amie, et je pense qu'il va sans dire que les filles iraniennes nous ignorent complètement. Mais pour moi, il est douloureux et ridicule que même les filles afghanes nous ignorent. Elles veulent juste une vie confortable et cherchent des petits amis riches, donc principalement des Iraniens ou des Afghans qui ont été élevés ici et qui ont une vie... Personne ne s'intéresse à un pauvre travailleur afghan.