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80 ans du droit de vote des femmes : "Un long parcours depuis la Révolution française"
Le 21 avril 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas terminée, une ordonnance du gouvernement provisoire du général de Gaulle à Alger accorde le droit de vote aux femmes. Une décision historique prise après plus d'un siècle de lutte intense.

"Le Comité français de la libération nationale ordonne que les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes". C’est par ces mots rédigés par le Gouvernement provisoire de la République française que les femmes obtenaient enfin le droit de vote le 21 avril 1944. Cet article, rédigé il y a 80 ans dans le cadre d’une ordonnance portant sur l’organisation des pouvoirs publics après la Libération, marquait l’aboutissement d’un long combat pour les droits civiques des femmes en France.

80 ans du droit de vote des femmes : "Un long parcours depuis la Révolution française"

Le droit de vote accordé aux femmes est revendiqué dès 1791, quand Olympe de Gouges réclame, dans sa "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne", l’égalité des droits. Un homme des Lumières, le philosophe Nicolas de Condorcet, se prononce aussi en sa faveur dans son essai "Sur l’admission des femmes au droit de cité", publié en 1790. Mais l’exclusion des femmes du droit de vote est maintenue par la Constitution de 1791, puis par un vote de la Convention nationale en 1793 – quelques mois avant l'exécution d'Olympe de Gouges, guillotinée.

"Les aspirations de certaines femmes à cette époque-là n’étaient pas perçues comme quelque chose de sérieux", explique Anne-Sarah Bouglé-Moalic, docteure en histoire à l’Université de Caen Normandie. "Les divisions n’étaient pas pensées en termes de sexes, mais de catégories sociales. La Révolution a été un grand laboratoire politique où des choses ont été tentées, mais il n’y a pas eu vraiment de continuité", précise cette spécialiste du vote des femmes en France.

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"Cela fait beaucoup rire"

Quelques décennies plus tard, en 1848, le suffrage universel est instauré, mais il est toujours réservé aux hommes. "Le vote était encore très lié à une représentation familiale dans laquelle l’homme est pensé comme le chef de famille. Envisager de donner une voix aux femmes, c’était donner une autre voix au père. On ne pensait pas que la femme pouvait voter différemment", indique l’autrice de "La Marche des citoyennes" (éd. du Cerf).

Malgré cette fin de non-recevoir, le journal féministe "La Voix des femmes", doublé d'une association éponyme combattant la mise à l’écart des femmes dans le domaine politique, encourage à l’époque la candidature de George Sand, qui publie des articles politiques, aux élections législatives. Mais la célèbre écrivaine s'y oppose : pour elle, la priorité doit être portée sur l’émancipation privée des femmes et l’égalité civile.

D’autres femmes décident de s’engager. En 1849, Jeanne Deroin, une ouvrière née à Paris, mène campagne et tente de se présenter aux législatives car selon elle, "la cause du peuple et la cause des femmes sont intimement liées". Son combat devient public, mais sa candidature n’est pas acceptée. "Cela fait beaucoup rire. Il y a énormément de caricatures qui parlent d’inversion du rôle des femmes, qui veulent devenir des hommes ", raconte Anne-Sarah Bouglé-Moalic. Cet engagement n’est pas sans risque. Jeanne Deroin est arrêtée et fait de la prison. Après sa détention, craignant d’être de nouveau dans le viseur des autorités, elle s’exile en Angleterre où cette pionnière du vote des femmes continue de militer.

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La libération de la parole féministe

Dans les années 1870, la guerre franco-prussienne, puis les événements de la Commune écornent l’image du mouvement féministe, comme l’explique l’historienne : "Il y a beaucoup de troubles dans la société française. On crée le mythe de la 'pétroleuse', notamment autour de figures comme Louise Michel, pour en faire des boucs émissaires de la crise. C’est une manière de dire : ‘Regardez ce qui arrive quand des femmes s’occupent de politique. Il faut revenir plutôt à des formes traditionnelles de la famille’".

Mais la fin du Second Empire permet aussi la libération d’une certaine parole féministe. En 1876, Hubertine Auclert, une journaliste et écrivaine, commence à militer et devient peu à peu une figure publique importante et originale, selon Anne-Sarah Bouglé-Moalic. "Elle fonde une association et un journal. Elle fait aussi de l’activisme en intervenant dans les mairies, par exemple lors des mariages, pour mettre en garde les femmes contre le Code civil. Elle s'exprime également dans des grands rendez-vous politiques. Elle refuse aussi de se faire recenser ou de payer ses impôts puisqu’elle ne compte pas en tant que femme".

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Mais la mémoire collective a surtout retenu, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, l’action des suffragettes britanniques, alors que les figures françaises ont été peu à peu oubliées. "Au Royaume-Uni, les suffragettes ont utilisé des méthodes, très radicales à la limite du terrorisme, comme lacérer des tableaux dans des musées, mettre de l’acide dans des boîtes aux lettres ou encore poser des bombes. Elles ont aussi eu un rapport très brutal avec la police, qui les harcelait. On a donc gardé en tête ce mouvement car il était fort et spectaculaire, même s’il n’a pas représenté l’intégralité de ce qu’il s’est passé chez les Britanniques", estime l'universitaire.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des changements s’opèrent un peu partout en Europe. Au Royaume-Uni, la "loi de 1918 sur la représentation populaire" – "Representation of the People Act 1918" – instaure le suffrage universel pour les hommes et le suffrage censitaire pour les femmes âgées de plus de 30 ans.

En France, la continuité politique n’apporte aucune modification au statut des femmes même si, en 1919, les députés votent en faveur du suffrage féminin. Pendant des années, le Sénat, traditionnellement plus conservateur que la Chambre des députés, bloque cette réforme : "Les opposants au vote des femmes affirmaient alors qu’ils voulaient préserver la République de tous les soubresauts possibles. Selon eux, intégrer ce nouveau corps électoral était trop dangereux", relate Anne-Sarah Bouglé-Moalic.

Pour autant, l’immobilisme du Sénat ne freine pas les initiatives des féministes. Dans les années 1920, des villes organisent des élections pour des conseillères municipales officieuses, tandis que le Parti communiste présente des femmes en position éligible aux élections municipales. Quelques années plus tard, en 1936, Léon Blum, à la tête du Front populaire, nomme pour sa part trois femmes sous-secrétaires d’État : Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschvicg.

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"Le fruit de l’évolution importante de la société"

Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que tout s’accélère. Alors que le conflit n’est pas encore terminé, l’Assemblée consultative provisoire d’Alger, capitale de la France libre, commence à débattre en janvier 1944 de la future organisation des pouvoirs publics en France. Le délégué communiste Fernand Grenier pose alors la question du vote des femmes. Les tensions et les réticences se font toujours sentir. Pour preuve, le projet d’ordonnance comporte encore le 24 mars la seule mention : "Les femmes sont éligibles". Ce n’est qu’après le vote d’un amendement défendu par Fernand Grenier que le terme "électrices" est ajouté, pour arriver au texte final du 21 avril.

L’action de ce délégué communiste n’est pas passée à la postérité. Pour beaucoup, le droit de vote des femmes a été octroyé par le général de Gaulle, chef de la France libre, en remerciement de leurs actions au sein de la Résistance. "Ce n’est pas si simple", tempère Anne-Sarah Bouglé-Moalic. "Il n’y avait pas de demandes des femmes résistantes à ce sujet, et de Gaulle ne l’a pas fait tout seul. Il a signé une ordonnance qui était le fruit de l’évolution importante de la société et de la politique depuis une centaine d’années. En le mettant en avant, on invisibilise toutes les femmes qui ont milité".

La date du 21 avril 1944 constitue un tournant, mais pour l’historienne, c’est véritablement le 29 avril 1945 qui est resté dans les mémoires. Ce jour-là, dans une France libérée, les citoyennes votent pour la toute première fois, lors de municipales : "Il y a des femmes qui attendaient avec impatience ce droit et d’autres qui, sans avoir milité, l’ont accueilli avec beaucoup de respect et d’émotion. Nous avons peut-être oublié aujourd’hui la chance que constitue le fait de pouvoir voter. Cela a été un long parcours depuis la Révolution française".

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Quatre-vingts ans après, les choses ont considérablement évolué, mais la vigilance est encore de mise, selon Anne-Sarah Bouglé-Moalic, sur la place des femmes en politique : "La participation des femmes au vote est aujourd’hui sensiblement la même que celles des hommes. Il y a aussi eu énormément de textes de loi ces dernières années pour augmenter leur représentation. Nous avons eu récemment une femme Première ministre avec Élisabeth Borne et Yaël Braun-Pivet est devenue la première présidente de l’Assemblée nationale. Mais il faut toujours faire attention. Nous avons un gouvernement qui paraît paritaire, mais dont tous les ministères régaliens sont occupés par des hommes. Il y a encore des progrès à faire".