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Notre spécialiste des mouvements jihadistes, Wassim Nasr, a pu récemment se rendre dans la province d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, contrôlée par les rebelles islamistes armés de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) et dans le viseur du régime de Bachar al-Assad. Sur place, fait inédit pour un journaliste français, il a pu s’entretenir avec Abou Mohamed al-Joulani, le chef du groupe islamiste HTC, ex-chef de la branche syrienne d’Al-Qaïda et aujourd’hui ennemi juré des jihadistes. Voici son carnet de route de la frontière avec la Turquie à Idleb, en passant par Harem, Atmeh, Ariha, Jisr al-Choughour et le village chrétien de Yakoubiyyeh.
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1 - Idleb, ville-vitrine du bastion rebelle
Fraîchement goudronnée et verdoyante, la route depuis la frontière turque vers la ville syrienne d’Idleb, récemment empruntée par les délégations onusiennes après le double séisme de février, se veut une vitrine des projets du "gouvernement de salvation", l’administration civile de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), le groupe islamiste armé qui contrôle le dernier bastion rebelle syrien.
Située entre deux points de contrôle, cette portion de route est impossible à traverser sans un accompagnateur, en charge de la réception des journalistes dans la région, et sans une escorte de HTC. Dès l’entrée de la province, les visiteurs sont accueillis par un immense drapeau de la rébellion syrienne, suivi par une grande bannière contenant la profession de foi islamique en noir sur fond blanc.
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Le territoire a été le théâtre de combats dès les premiers mois du soulèvement contre le régime de Bachar al-Assad en 2011. Lieu de passages et d’activités d’une bonne partie des jihadistes étrangers qui ont rejoint la Syrie, il a été aussi été un des premiers théâtres d’exactions commises par les groupes jihadistes, notamment contre les minorités druzes et chrétiennes.
À l’entrée de la ville, conquise par une coalition de groupes rebelles, islamistes et jihadistes en 2015, nulle trace de la bannière noire jihadiste, ni de la bannière du HTC. Mis à part deux barrages routiers tenus par des hommes masqués et en uniforme vert kaki de la "direction des barrages routiers", on est frappé par l’absence d’hommes armés dans les rues. Pas d’homme en habit afghan ni de combattant en patrouille et encore moins en vadrouille. Mon accompagnateur explique : "On a fait en sorte que les gens comprennent que la place des combattants est au front, pas au milieu de la population".
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Au premier regard, la présence massive de drapeaux de la révolution dans la cité peut paraitre anodine. Mais elle prend son sens quand on sait que le HTC cherche à se démarquer des jihadistes, qui rejettent tout symbole national. Ne persistent que quelques écritures murales vieillissantes mais explicites contre les chiites et la démocratie, honnis par les jihadistes .
Idleb grouille de vie, comme dans le Kitap Café, une "librairie-bibliothèque" située entre la mosquée al-Tawhid et l’ancien hôtel Carlton, qui se veut comme un havre de paix pour lecteurs et étudiants. Des lieux séparés sont réservés aux hommes et aux femmes, comme dans les restaurants de la ville, à la différence des lieux publics comme les jardins ou les centres commerciaux, où la mixité est tolérée, au même titre que la cigarette et la musique des chants révolutionnaires qu’on entend sortir des échoppes.
Idleb a vu sa population plus que doubler avec le nombre important de déplacés internes, qui y ont trouvé refuge de gré ou de force, et par vagues. Le nombre d’habitants de la province atteint désormais 4,5 millions de personnes, selon Médecins sans frontières. Une quasi-trêve dure dans la province depuis plus de trois ans avec le régime syrien, malgré des incursions et des frappes aériennes, qui restent très limitées par rapport aux années précédentes.
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2 - Abou Mohamed al-Joulani, chef de HTC et maître d’Idleb
Au lendemain de l’arrivée dans la ville, une rencontre a pu être organisée dans le quartier résidentiel d’Idleb avec Abou Mohamad al-Joulani, le chef de HTC – qui n’a accordé que deux entretiens publics avec des journalistes étrangers, le premier avec la chaîne qatarie al-Jazeera en 2015 et le deuxième à la chaîne américaine CBS en 2021 – l ’un de ses bras droits et compagnon de route de la première heure, Abou Maria al-Qahtani de nationalité irakienne, et de plusieurs représentants du groupe et du "gouvernement de salvation" dans les jours suivants.
La rencontre s’est faite tard la nuit, encadrée par des mesures de sécurité imposées par le groupe armé, comme l’obligation d’abandonner tout moyen de communication dans un véhicule garé dans un autre quartier.
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Ce groupe, classé comme "terroriste" par les Nations unies, a une histoire particulière, à l’instar de celle de son chef, un ancien combattant de l’organisation État islamique d’Irak, dont découlera quelques années plus tard l’organisation État islamique (OEI), qui a publiquement rompu avec le jihadisme global. Missionné dès 2012 par Abou Bakr al-Baghdadi, le futur "calife" de l’OEI, Abou Mohamad al-Joulani retourne en Syrie, dès 2012, avec quelques hommes pour y capitaliser sur les réseaux préexistant de son groupe sous le nom du Front al-Nosra.
Mais il se détache peu à peu de l’autorité de Baghdadi, refuse ses injonctions et va jusqu’à prêter allégeance à Al-Qaïda et à son chef de l’époque Ayman al-Zawahiri en 2013. Trois ans plus tard, Abou Mohamad al-Joulani rompra le lien avec Al-Qaïda, avant de se retourner contre al-Zawahiri et de purger les rangs du Front al-Nosra de ses éléments les plus radicaux.
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Aujourd’hui HTC, qui est une fusion de plusieurs groupes rebelles et islamistes , après avoir assuré sa domination par la force sur le réduit d’Idleb, combat activement, et au même titre, des cellules d’Al-Qaïda et de l’OEI présents dans le réduit d’Idleb. Le groupe dit œuvrer, afin que les zones sous son contrôle ne puissent pas être utilisées comme plateformes pour préparer des attentats en Occident. Par ailleurs, différents cadres du groupe rencontrés sur place n’hésitent pas à inscrire la guerre menée par la Russie en Ukraine dans la continuité de l’implication directe de Moscou dans le conflit syrien depuis 2015.
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3 - À la rencontre des derniers chrétiens d’Idleb
Au troisième jour, à la suite d'une proposition de HTC d’assister à une réunion entre des représentants de trois villages chrétiens de la province et des cadres du groupe islamiste, on emprunte la route M4. C’est sur cette route, sur laquelle se trouvent plusieurs bases de surveillance de l’armée turque et quelques milliers de militaires, que des patrouilles russes et turques ont circulé un temps entre 2019 et 2020. Plusieurs attentats ont ciblé ces dernières années ces patrouilles et certaines des bases turques.
Les villages chrétiens de la région d’Idleb ont été durement touchés par les combats dès 2012. Avant la guerre, les chrétiens étaient au nombre de 20 000, aujourd’hui ils sont quelques centaines. Exactions, prises d'otage, viols, biens confisqués, églises bombardées, détruites, brulées ou encore converties en mosquées, les habitants ont été lourdement exposés aux affres de la guerre. Le chaos et le conflit ont provoqué l’exode de 90 % de la population. Depuis deux ans, dans une démarche qui ressemble à de l’auto-critique, HTC affirme avoir entamé un processus pour restituer les biens aux chrétiens, qui se manifestent "à l’exception de ceux liées au régime syrien". Un processus long, compliqué et aux contours toujours en cours de définition.
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Durant la réunion du jour en question, les représentants de ces communautés ont exposé les difficultés rencontrées, et ont pu discuter des moyens de les surmonter. Comme par exemple des attestations filmées d’un représentant désigné et reconnu, en charge de certifier la propriété de telle famille sur telle bien en l’absence de justificatifs administratifs. Jusqu’ici, 70 maisons ont été restituées, certaines de force, tandis qu’une négociation est toujours en cours concernant la restitution des terres agricoles, principale source de revenus des villageois. Tout le processus a été gelé jusqu’au 1er août 2023, à cause des récents séismes. Des biens ont été restitués dans la ville d’Idleb, mais la communauté chrétienne a refusé de reprendre l’église de la ville, "faute d’avoir les moyens de l’entretenir et de la faire garder".
Sur place, dans les zones contrôlées par les rebelles, les habitants de confessions chrétienne jouissent d’une liberté de culte encadrée (messes quotidiennes et autorisation de restaurer certaines églises, mais interdiction de faire sonner les carillons, ni d’ériger de croix sur les édifices).
"La situation est certes délicate pour nous, chrétiens, mais elle s’améliore depuis deux ans", confie un habitant. Certains locaux souhaitent faire revenir dans le territoire des membres de leur famille éparpillés dans le reste du pays, à défaut de voir revenir ceux qui ont choisi l’exode vers l’étranger. D’autres militent pour l’ouverture d’un point de passage direct entre la province et les zones contrôlées par le régime de Damas pour faciliter leurs déplacements et les visites aux proches. Aujourd’hui, en plus d’être fastidieux, un tel déplacement revient à un coût estimé à au moins 700 dollars, une somme colossale pour les Syriens. Ceux qui ont les moyens de faire ce voyage doivent, avec de différents passeurs, traverser la zone contrôlée par les rebelles proturcs, puis de traverser celle contrôlée par le YPG kurde, avant de pouvoir passer dans les zones contrôlées par le régime.
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4 - "Les camps de la dignité" à la frontière avec la Turquie
Avant le départ vers la Turquie, le groupe accepte de faire un détour vers les gigantesques camps de déplacés d’Atmeh, baptisés par les Syriens "les camps de la dignité", et situés à la limite d’une zone tampon entre HTC et les groupes armés pro-turcs.
Une des plus grandes difficultés du "gouvernement de salvation" des rebelles est en effet le recensement et la gestion du dossier des réfugiés et des déplacés internes. "Certains logements qui étaient prévus pour reloger les déplacés des camps illégaux ont été affectés aux sinistrés des séismes", indique le ministre Mohamed Bashir, chargé du "développement et de l’aide humanitaire".
Les populations d’Idleb sont particulièrement tributaires des relations entre la Turquie et HTC, qui se résume à un rapport de force permanant. Ankara est obligée d’admettre l’autorité du groupe rebelle, alors qu’elle aurait sans doute préféré régir la région d’Idleb de la même manière que les zones sous son contrôle direct dans le nord de la Syrie. De son côté, HTC est obligé d’admettre l’influence de la Turquie, son seul cordon vers le monde extérieur, et sa présence militaire à Idleb.
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Des responsables du groupe islamiste et des Syriens rencontrés sur le terrain estiment qu’il sera difficile "de leur imposer un accord négocié sans eux par Ankara, Moscou et Damas, et qui serait perçu comme un diktat contre leurs intérêts et ceux de la révolution".
HTC dispose en effet de plusieurs cartes stratégiques, et s’estime toujours en position de force dans son fief. Parmi ces cartes figure la menace qu’une reprise des combats fasse déferler des flots de réfugiés vers la Turquie, où ils sont de moins en moins les bienvenus, et potentiellement, à terme, vers l’Europe. Un déferlement de réfugiés, voire même de jihadistes locaux et étrangers, toujours présents dans la province d’Idleb, maintenus sous pression et tant bien que mal contenus par HTC. Parmi eux, plusieurs dizaines de Français.
HTC n’a clairement pas renié son rigorisme religieux, ni l’imposition de sa loi de gré ou de force sur les populations locales, mais a bel et bien renié le jihad global. Douze ans après le début de la révolution, qui s’est vite transformée en guerre civile, le "gouvernement de salvation" du groupe représente la dernière tentative de gouvernance indépendante, ses représentants civils n’ont cessé de me répéter : "On n’est pas en train de reconstruire, mais plutôt de construire tout à partir de zéro et on a besoin de l’aide de la communauté internationale. Si HTC et Joulani sont classés comme terroristes, tous les enfants d’Idleb sont-ils des terroristes ?".