
Réfugiée en France depuis quinze ans, la sociologue turque et défenseure des droits humains et des minorités Pinar Selek était rejugée à Istanbul par contumace, vendredi. Mais après trois heures d’audience, son procès a été renvoyé au 29 septembre. Accusée d'avoir commis un attentat, il s'agit d'un énième épisode d'une procédure judiciaire qui dure depuis 25 ans.
La saga judiciaire dure depuis un quart de siècle. La justice turque, qui s'acharne à vouloir rejuger la sociologue et écrivaine Pinar Selek, réfugiée en France depuis quinze ans et quatre fois acquittée a, vendredi 31 mars, renvoyé son procès au 29 septembre et réclamé son extradition.
"Nous avons demandé son extradition aux autorités françaises, c'est à elles de la faire respecter", a déclaré le juge du tribunal d'Istanbul au terme de trois heures d'audience, en l'absence de l'intéressée mais devant un prétoire comble, où l'important comité de soutien à la chercheuse avait pris place.
D'ici au 29 septembre, les élections présidentielle et législatives prévues le 14 mai risquent néanmoins de voir une nouvelle équipe portée au pouvoir en Turquie.
Un procès au "caractère politique"
Depuis 15 ans, l'infatigable militante féministe et défenseure des droits humains et des minorités est réfugiée en France pour échapper à l'insistance judiciaire qui la cible dans son pays.
Pinar Selek, qui suivait l'audience depuis le siège de la Ligue des droits de l'Homme à Paris, a de nouveau dénoncé par visioconférence "le caractère politique" de ce procès. "Cette décision (du tribunal) met la responsabilité sur les épaules de la France et de l'Europe en demandant mon extradition. L'acharnement continue, la France et d'autres pays européens doivent prendre une position très ferme sans attendre que les choses s'aggravent" a-t-elle ajouté. Pinar Selek a par ailleurs demandé à Paris "d'affirmer une position nette et ferme dans cette affaire".
La chercheuse de 51 ans, arrêtée en 1998 pour ses travaux sur la communauté kurde, a été ensuite accusée de liens avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK, considéré comme organisation terroriste par Ankara et ses alliés occidentaux) puis d'avoir participé à un "attentat" - en réalité une explosion accidentelle qui avait fait sept morts en 1998 sur le marché aux épices d'Istanbul.
Son père, avocat âgé de 93 ans, et sa soeur Seyda Selek, devenue avocate pour la défendre, étaient présents sur les bancs de la défense au côté d'avocats venus de France, de Paris et de Marseille.
"Traque judiciaire"
"Nous pensons que l'acquittement déjà prononcé à quatre reprises par le passé le sera de nouveau", assène tout d'abord Me Akin Atalay notant qu'une "telle affaire est exceptionnelle dans une carrière".
Mais le procureur n'en démord pas et demande au tribunal de respecter la décision de la Cour suprême qui avait annulé le quatrième acquittement prononcé en 2014.
"Nous souhaitons vivement que ce parcours judiciaire, cette traque judiciaire depuis 25 ans, un quart de siècle, cesse... On n'est pas quatre fois déclaré innocent par hasard, Pinar Selek a été par quatre fois déclarée innocente. Il faut aujourd'hui que tout cela cesse", a plaidé l'avocate française, Francoise Cotta.
Une centaine de personnes venues de France, Suisse, Belgique, Allemagne, Italie, Norvège - parlementaires, élus, avocats, représentants d'organisations de défense des droits humains, universitaires - ont fait le voyage d'Istanbul en soutien à l'universitaire et romancière.
"Acharnement politico-judiciaire"
"Ce procès, qui a commencé avant (l'arrivée au pouvoir de Recep Tayyip) Erdogan et dure depuis 25 ans, montre à la fois la continuité du régime répressif et les nouveaux dispositifs de ce régime", avait estimé Pinar Selek dans un récent entretien à l'AFP à Nice, dans le sud de la France, où elle enseigne la sociologie depuis 2016.
Après deux ans et demi de prison, maintes fois condamnée et quatre fois acquittée - en 2006, 2008, 2011 et 2014 - Pinar Selek ne s'attendait pas à ce que son cas revienne une fois de plus devant la justice. Mais en juin l'année dernière, la Cour suprême a annulé la totalité des acquittements, puis un nouveau mandat d'arrêt international a été lancé en janvier, assorti d'un mandat d'emprisonnement immédiat.
"Cet acharnement politico-judiciaire du pouvoir turc, qui dure depuis 25 ans, s'inscrit dans un contexte de répression inouïe visant toutes les personnes qui défendent la démocratie et l'État de droit" a affirmé Amnesty International dans un communiqué de soutien à Pinar Selek.
"Si ce procès dure depuis 25 ans, c'est grâce à notre lutte forte" pour la justice, expliquait Pinar Selek dans un entretien accordé à France 24, quelques minutes après l'ouverture de l'audience vendredi. La sociologue poursuivait alors : "Nous luttons vraiment de façon très déterminée".
Avec AFP