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En Iran, plusieurs centaines d'écolières victimes de mystérieux empoisonnements

L'affaire d’empoisonnement d'écolières qui a débuté fin novembre avec des premiers cas dans la ville sainte de Qom a provoqué une vague de colère dans le pays, où des voix ont dénoncé le silence des autorités face au nombre croissant d'écoles touchées. Si le gouvernement attribue cette série d'attaques à des opposants à la scolarisation des filles, des figures de l'opposition font le lien entre les empoisonnements et la vague de manifestations qui secouent l'Iran depuis plusieurs mois.

L'affaire d'empoisonnement d'écolières qui secoue l'Iran depuis plusieurs semaines prend de l'ampleur. Mercredi 1er mars, ce sont plus d'une centaine de de jeunes filles qui ont été intoxiquées par des gaz dans des écoles du pays.

Les élèves de sept écoles de filles de la ville d'Ardabil (nord) ont été indisposées dans la matinée par des émanations de gaz et 108 personnes ont été transportées à l'hôpital, a annoncé le chef du service hospitalier à l'agence de presse Tasnim. L'état général des élèves, qui ont souffert de difficultés respiratoires et de nausées, évolue favorablement, a-t-il précisé.

Les médias ont également fait état de nouveaux cas d'intoxication dans au moins trois établissements de Téhéran. Dans un lycée de Tehransar, dans l'ouest de la capitale, des élèves ont été "intoxiquées par la projection d'une sorte de spray", a indiqué de son côté l'agence de presse Fars, qui cite des parents d'élèves. La même source a fait état de la mobilisation des services d'urgence sur place.

UNE CENTAINE de jeunes filles supplémentaires ont été intoxiquées par gaz ce mercredi 1er mars, ici dans l’école Zarazavand de Téhéran, provoquant une onde de choc à travers l’#Iran. Rien qu’aujourd’hui, des établissements ont été touchés à Ardabil, Kermanshah, Ispahan et Téhéran pic.twitter.com/TyNnJW0Sxc

— Armin Arefi (@arminarefi) March 1, 2023

La veille, quelque 35 élèves de l'école de filles de Khayyam, à Pardis, ville de la province de Téhéran, "ont été transférées à l'hôpital" après avoir été indisposées mardi matin, a annoncé l'agence de presse Tasnim. Aucune de ces collégiennes ne se trouvait dans un état préoccupant après avoir respiré dans leur établissement des substances gazeuses qui restent mystérieuses.

Intoxication collective

Cette affaire d'intoxication collective, qui fait grand bruit, a débuté à la fin novembre lorsque les médias ont fait état de premiers cas d'empoisonnement par voies respiratoires de centaines de filles âgées d'environ 10 ans dans les écoles de la ville sainte de Qom (centre). Certaines d'entre elles ont été brièvement hospitalisées.

D'après les estimations données mercredi par la porte-parole de la commission parlementaire de la santé, Zahra Sheikhi, près de 800 élèves ont été affectées depuis les premiers cas d'empoisonnement par voies respiratoires fin novembre dans la ville sainte de Qom et 400 autres à Boroujerd (ouest).

AU TOUR DES ÉTUDIANTES d’être visés par la vague d’intoxication qui touche les élèves en #Iran. Ce mardi 28 février, des résidentes de dortoirs universitaires pour fille à Boroudjerd, dans l’ouest du pays, ont respiré un gaz non identifié et sont subitement tombées malades. pic.twitter.com/1AguVvKNT4

— Armin Arefi (@arminarefi) March 1, 2023

Ces empoisonnements sont le fait de "certains individus" qui cherchent, par cette action, à "fermer toutes les écoles, en particulier les écoles de filles", a révélé dimanche le ministère de la Santé. Ils utilisent pour cela des "composés chimiques disponibles" sur le marché, a-t-il précisé, en excluant des substances "d'usage militaire".

L'affaire a provoqué une vague de colère dans le pays, où des voix ont dénoncé le silence des autorités face au nombre croissant d'écoles touchées.

Face à ces inquiétudes, le président iranien Ebrahim Raïssi a chargé mercredi le ministre de l'Intérieur, Ahmad Vahidi, de "suivre l'affaire au plus vite", et d'"informer" le public sur l'enquête afin de "balayer les inquiétudes des familles", selon le site de la présidence.

Dans l'après-midi, le ministre a annoncé à la presse que les autorités enquêtaient toujours sur les "responsables éventuels" des intoxications mais qu'aucune arrestation n'avait encore été faite. "Jusqu'à présent, nous n'avons pas de rapport définitif précisant qu'une substance spécifique de nature toxique a été utilisée" pour empoisonner des élèves, a-t-il ajouté.

Le chef de la police nationale, Ahmadreza Radan, avait annoncé mardi que ses forces étaient "en train d'identifier les possibles suspects". "Tous les services de l'État tentent de balayer les appréhensions de la population", a-t-il promis, selon l'agence Tasnim.

L'agence Fars a pour sa part annoncé la tenue d'"une réunion d'urgence" au Parlement pour enquêter sur l'affaire, avec la participation des ministres de l'Éducation, des Renseignements et de la Santé.

"Fanatiques misogynes"

Des militants ont comparé les responsables de ces attaques aux talibans en Afghanistan et aux jihadistes de Boko Haram en Afrique de l'Ouest, qui s'opposent à l'éducation des filles.

Cette affaire mystérieuse survient alors que l'Iran fait face à un mouvement de contestation depuis la mort le 16 septembre de Mahsa Amini, une jeune femme détenue par la police des mœurs qui lui reprochait d'avoir enfreint le code vestimentaire strict imposant notamment aux femmes le port du voile en public.

Chemical attack on school girls in Iran.
After Anti-forced hijab protest in Iran and anti regime uprising, Now hundreds of school girls are being poisoned in Iran to stop them from protesting, Iranian deputy minister admits.
The authorities found that some people are poisoning… https://t.co/ErLQuaxviw pic.twitter.com/eqFzt4P4vO

— Masih Alinejad 🏳️ (@AlinejadMasih) February 28, 2023

La journaliste et militante installée aux États-Unis Masih Alinejad, une figure du mouvement anti-voile, fait le lien entre les empoisonnements et la vague de manifestations. Selon elle, le vice-ministre de l'Éducation aurait avoué que "des centaines d'écolières [étaient] maintenant empoisonnées en Iran pour les empêcher de manifester".

Un avis que partage Hamed Esmeailion, une figure influente de l'opposition iranienne, qui dans un tweet accuse "la République islamique de se venger des femmes pour leur courageuse résistance".

Over 800 young girls have been poisoned in schools in Iran. The IR is taking revenge on women for their brave resistance.
Fear, torture, violance are the IR’s last tools to survive. What they are peddling to the world as security is nothing more than a deceitful mirage.

— Hamed Esmaeilion (@esmaeilion) February 28, 2023

Le député de Qom, Ahmad Amiri Farahani, a dénoncé les attaques comme un "acte irrationnel" et précisé que les habitants de la ville sainte "soutenaient la scolarisation des filles".

Objet d'un large consensus, l'éducation pour tous est obligatoire en Iran, où les filles représentent même une majorité des étudiants dans les universités.

Dans ce contexte, l'ancienne vice-présidente réformatrice Massoumeh Ebtekar a exhorté mardi le pouvoir "à en finir une fois pour toutes avec les fanatiques misogynes".

Un dignitaire chiite, l'ayatollah Javad Alavi-Boroujerdi, a pour sa part regretté les "déclarations contradictoires des autorités" à propos de l'origine de l'affaire.

"Un responsable évoque l'empoisonnement intentionnel tandis qu'un autre blâme le dysfonctionnement du système de chauffage… De telles contradictions renforcent la méfiance des gens vis-à-vis de l'État", a-t-il jugé, selon l'agence Shafaqna.

Avec AFP