
L'Afrique compte une centaine de cas de coronavirus répartis dans plusieurs pays, mais bien loin des bilans de la Chine, l'Italie ou encore la France. Pour faire un point sur la situation sur ce continent, jugé vulnérable par l'OMS, France 24 a interrogé Mathias Altmann, épidémiologiste et l'un des coauteurs de l'étude sur la perméabilité des pays africains au Covid-19.
Pendant plusieurs semaines, l'Afrique avait été épargnée avant l'apparition inéluctable du nouveau coronavirus sur le continent, en février, en Égypte. Apparue fin décembre à Wuhan, en Chine, l'épidémie s'est rapidement répandue à travers le monde et touché plusieurs pays du continent, qui comptait mercredi 11 mars une centaine de cas pour deux décès, selon un dernier bilan publié par l'AFP.
Le gouvernement ivoirien a ainsi enregistré, mercredi, un premier cas de Covid-19 dans le pays, au lendemain du premier cas diagnostiqué en République démocratique du Congo à Kinshasa, troisième plus grande ville d'Afrique. Le même jour, deux premiers cas ont été détectés au Burkina Faso, alors que le Nigeria, le pays le plus peuplé d'Afrique avec 200 millions d'habitants, n'enregistre pour l'heure que deux cas confirmés de coronavirus.
Alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait averti, le 22 février, que les systèmes de santé africains étaient mal équipés pour affronter l'épidémie si des cas de contamination apparaissaient et se multipliaient sur le continent, le bilan du Covid-19 reste très faible en Afrique, où la quasi-totalité des cas actuellement détectés sont des cas d'importation.
Mise à jour, #COVID19, nouveau #coronavirus, situation du 11 mars 2020 dans la région africaine de l'OMS, @WHOAFRO et ailleurs en Afrique, hors zone AFRO. https://t.co/104aKR1gW1
— OMS RDC (@OMSRDCONGO) March 12, 2020Dès le mois de janvier, plusieurs pays se sont dotés de plans stratégiques pour faire face au coronavirus et renforcé la sécurité sanitaire à leurs frontières alors que des gouvernements, dont ceux du Kenya et du Rwanda, ont récemment décidé de suspendre jusqu'à nouvel ordre les rassemblements ou évènements internationaux par mesure de précaution.
Des quarantaines systématiques sont imposées aux voyageurs en provenance de pays à risque par plusieurs États, dont le Burundi ou l'Ouganda, tandis que de nombreuses compagnies aériennes africaines, dont Royal Air Maroc, RwandAir ou encore Kenya Airways, ont suspendu les liaisons avec plusieurs pays à risque comme la Chine ou l'Italie.
Pour faire un point sur la situation en Afrique et sur les capacités des pays à faire face à ce que l'OMS qualifie désormais de pandémie, France 24 a interrogé Mathias Altmann, épidémiologiste à l'université de Bordeaux et l'un des coauteurs de l'étude sur la perméabilité des pays africains au coronavirus originaire de Wuhan, en Chine.
Peut-on affirmer que jusqu'ici, l'Afrique est plutôt épargnée par le coronavirus ? Comment expliquez-vous le nombre relativement faible de cas enregistrés ?
Mathias Altmann : Plusieurs hypothèses, et seulement des hypothèses, peuvent expliquer cette situation. L'une d'entre elles est la faible exposition de l'Afrique aux échanges de voyageurs avec la Chine, par rapport à l'Europe, qui est de l'ordre de 1 à 10. Celle pourrait expliquer la lenteur de l'introduction du virus sur le continent, lorsque l'épicentre de l'épidémie se trouvait en Chine. Depuis, la donne a changé avec la progression du coronavirus sur l'échelle de la planète, avec une pandémie qui expose l'Afrique à une importation du virus depuis l'Europe. Les premiers cas confirmés et enregistrés sur le continent sont d'ailleurs importés depuis l'Europe, principalement depuis l'Italie et la France.
Une autre hypothèse, qui reste à valider, concerne l'existence présumée de nombreux cas non-détectés, et qui font l'objet de nombreuses rumeurs. Sauf que si tel était le cas, il y aurait eu de nombreuses alertes au niveau des centres hospitaliers des capitales africaines et des services de réanimations locaux qui auraient enregistré un afflux massifs de patients. Ce qui, à ma connaissance, n'est pas arrivé. Lors de la crise Ebola, nous l'avions su, que ce soit en Sierra Leone et au Libéria, qui ne sont pas les pays les mieux équipés du continent en termes d'infrastructures et de ressources humaines. Par conséquent, l'idée qu'il y aurait des chaînes de transmissions inconnues me paraît peu probable.
L'OMS s'est récemment inquiétée pour les pays africains dont les systèmes de santé sont plus précaires en cas de contamination massive. L'Afrique est-elle prête à faire face à la pandémie ?
Il faut rester prudent et attendre de voir si le nombre de cas va exploser, comme actuellement en Italie et certains pays d'Europe, nul ne peut le prédire. Nous savons que les cas sévères touchent principalement les personnes âgées, or l'Afrique compte une population plus jeune qu'en Europe, par conséquent c'est plutôt rassurant pour le continent, et il est possible qu'il enregistre moins de cas sévères. D'un point de vue général, le taux de mortalité reste globalement assez impressionnant en Afrique, notamment en matière de médecine infantile et maternelle, et de maladies endémiques comme le paludisme ou la rougeole.
Faut-il être inquiet ? Il n'y a pas d'affolement à avoir puisqu'il y a peu de malades pour le moment, bien que le risque de propagation existe quand même et qu'il est quasi certain que d'autres cas vont apparaître en raison de la contagiosité forte du Covid-19. Il faudra s'inquiéter si l'épidémie venait à toucher un grand nombre de personnes avec beaucoup de cas de sévères. Rappelons toutefois que seuls 15 % des cas confirmés à l'échelle du monde le sont.
Il faut noter qu'actuellement tous les services de santé ne sont pas prêts, d'un point de vue global j'entends, parce qu'il est difficile de parler de tous les pays africains à la fois. Les besoins sont assez hétérogènes, mais il y a globalement un besoin matériel assez fort dans la plupart des pays africains. Il y a encore, par exemple, beaucoup de manques en termes d'infrastructures, de salles d'isolement, de protocoles de prise en charge, d'appareils d'assistance respiratoire et de stocks de médicaments disponibles. Il manque aussi pour un certain nombre de pays la capacité à procéder à des diagnostics au plus proche des services de prise en charge, ce qui peut provoquer des retards et bloquer des lits.
Malgré cette situation, de nombreux pays africains semblent avoir rapidement pris les bonnes mesures. Qu'en pensez-vous ?
Oui, et il faut rappeler qu'il y a une préparation qui existe déjà sur ce continent qui a connu son lot d'épidémies et dont les pays ont un énorme savoir de terrain, notamment en Afrique de l'Ouest. Ils ont pris la mesure du risque, depuis les plans pandémiques grippaux, mais surtout depuis la crise Ebola, et adopté des systèmes de coordination valables pour n'importe quelle urgence sanitaire. La capacité de détection des premiers cas est essentielle, c'est même la clé, et l'on sait que c'est difficile car les patients sont pour la plupart asymptomatiques ou présentent des symptômes très légers.
Pour l'instant le risque d'importation en Afrique semble moins élevé qu'ailleurs, parce que plusieurs pays ont pris les bonnes mesures au bon moment. S'ils arrivent à détecter les premiers cas et à les isoler à chaque fois, il n'y aura moins de risque de transmission secondaire. L'idée est de continuer à travailler au jour le jour pour renforcer tous les éléments de réponse, qui vont de la coordination de la surveillance, des alertes précoces, des diagnostics et de la prise en charge.