
L’annonce de l’implantation en France de la première usine importante hors de Chine du géant Huawei intervient alors que les pays européens se demandent s’ils doivent associer le groupe chinois, très critiqué par Washington, au déploiement de la 5G en Europe.
Bénédiction ou malédiction ? Le géant chinois de l’électronique Huawei a annoncé, jeudi 27 février, qu’il allait construire sa première grande usine hors de Chine en France. À la clef : 500 emplois directs et des investissements conséquents en recherche et développement (R&D). Mais, aussi, quelques maux de tête diplomatiques pour Paris. Il ne fait en effet pas bon faire affaire avec Huawei en ce moment. L’entreprise est dans le collimateur de Washington, qui l’accuse de présenter une menace pour “la sécurité nationale” américaine.
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Liang Hua, le président de Huawei, sait que son groupe n’est pas en odeur de sainteté vis-à-vis des États-Unis. Il a, d’ailleurs, fait tout spécialement le déplacement à Paris pour confirmer ce projet hautement symbolique d’implantation d’une première usine de fabrication d’équipement dans un pays tiers. Le groupe dispose déjà d’une présence dans plusieurs autres pays en Asie, mais il ne s’agit que de sites d’assemblage.
“Opération de communication”
Le patron chinois s’est pour l’instant montré avare en détails, ne précisant ni l’emplacement de l’usine, ni le calendrier du projet. Il s’est contenté de préciser que “la première phase” - achat de terrain, de matériaux, bâtiments - devrait représenter 200 millions d’euros d’investissement et qu’à terme l’usine servirait à produire des équipements radios pour les réseaux téléphoniques.
Il s’agit des fameuses antennes réseaux qui pourront être utilisées pour la première étape du déploiement de la 5G. Cette future usine s’inscrit donc au cœur de la bataille diplomatico-technologique mondiale autour de ces réseaux téléphoniques de nouvelle génération, censés être cruciaux pour le développement des voitures autonomes et de l’Internet des objets. Les États-Unis ne veulent pas d’une société ayant des liens supposés avec l’armée chinoise pour installer des infrastructures aussi critiques, tandis que l’Europe hésite encore.
C’est là que l’usine française de Huawei peut faire pencher la balance. “C’est clairement aussi une opération de communication destinée à souligner l’intérêt pour les pays européens de ne pas s’aligner sur les positions américaines”, affirme Jean-François Dufour, économiste et directeur du cabinet de conseil DCA Chine Analyse, contacté par France 24. Le timing est, en effet, éloquent, confirme Sylvain Chevallier, associé au cabinet de conseil en technologie Bearing Point. “Nous sommes actuellement en pleine phase de réflexion au niveau européen sur l’opportunité d’associer des groupes chinois comme Huawei au déploiement de la 5G”, souligne cet expert, contacté par France 24.
Dans ce contexte, le choix de la France ne doit rien au hasard. D’abord, parce “le tissu technologique, et les ingénieurs réseaux français sont réputés et que Huawei a déjà investi dans ce secteur à côté de Nice”, rappelle Jean-François Dufour. Ensuite, parce que “Pékin sait que les deux principaux pays à vouloir se montrer commercialement plus prudents à l’égard de la Chine sont l’Allemagne et la France”, poursuit l’économiste français. Mais alors que Berlin vit au rythme de la fin de règne d’Angela Merkel, Huawei a pu se dire qu’il serait diplomatiquement plus efficace de faire plaisir à Paris. L’an dernier, en outre, CATL, un important constructeur de batteries pour voitures électriques, avait annoncé la construction d’une grande usine en Allemagne et “les Chinois ont pu considérer qu’il serait judicieux d’alterner afin que la France ne se dise pas qu’elle n’a rien à gagner avec la Chine”, estime Jean-François Dufour.
La France plutôt que l’Allemagne
Mais est-ce que l’Hexagone a intérêt à laisser entrer l’ennemi économique numéro 1 de l’administration américaine sur son territoire ? D’un point de vue économique, les avantages sont évidents. L’annonce chinoise “confirme l’attractivité de la France en matière de télécommunication, puisqu’avec Huawei, ce sont maintenant les trois principaux équipementiers réseaux - Nokia, Ericsson et Huawei - qui ont fortement misé sur le pays”, souligne Sylvain Chevallier. L’implantation de la nouvelle usine va aussi s’accompagner d’investissements en R&D ce qui devrait agir “comme un cercle vertueux, puisqu’il y aura besoin d’ingénieurs, donc de plus de formations universitaire et autre, ce qui contribuera à renforcer l’attractivité française”, poursuit ce spécialiste du secteur des télécoms.
D’un point de vue politique et diplomatique, “toute la question est de savoir si la France veut ou non des équipements de Huawei pour son réseau téléphonique. Pour l’instant, les autorités n’y semblent pas totalement opposées. Si tel est le cas, autant faire construire les équipements radios en France plutôt qu’en Chine”, résume Jean-François Dufour.
De fait la doctrine française en la matière est similaire à celle des autres principaux pays européens : “pour ce qui est du cœur de l’architecture réseaux, la tendance semble être de ne pas faire appel à des groupes sensibles comme Huawei, mais pour des équipements comme les antennes, l’Europe se montre plus ouverte, à condition que les équipementiers passent des tests de sécurités”, note Sylvain Chevallier.
En ce sens, l’annonce de la construction d’une usine Huawei de production d’équipements radio ne change pas la donne. Il n’y aurait donc pas de raison, d’après les experts interrogés, pour que ce site provoque l’ire de Washington puisqu’il s’inscrit dans la doctrine actuelle et n’indique pas que la France ouvre un peu plus la porte au groupe chinois. Mais l’administration Trump a démontré qu’elle pouvait se montrer imprévisible dans ses réactions et particulièrement chatouilleuse lorsqu’il s’agit de la Chine.