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La cryptomonnaie de Karatbars, une escroquerie de plus ?

Créée en 2018 par l’allemand Harald Seiz, la cryptomonnaie Karatgold Coin est présentée par ses partisans comme le moyen de paiement de demain. Mais les autorités financières allemandes et ses détracteurs soupçonnent la fraude géante.

Sur la scène de l’ancienne Bourse d’Amsterdam, il parle de “révolution financière”, de nouveau moyen de paiement qui va changer la donne, et distribue des Rolex et même une Lamborghini. Dans la salle, les anciennes gloires du football, l’Allemand Lothar Matthaus, le Brésilien Roberto Carlos ou encore le Néerlandais Patrick Kluivert applaudissent de concert avec les quelques milliers de personnes venues assister au show de l’homme d’affaires allemand de 56 ans, Harald Seiz, PDG de la société Karatbars et créateur de la cryptomonnaie Karatgold Coin (KBC).

C’était en septembre 2019. Deux mois plus tard, l’ambiance a radicalement changé. Mardi 12 novembre, la BaFin, l’autorité allemande de régulation des services financiers, a ordonné à Harald Seiz de cesser ses activités et de se préparer à rembourser ceux qui ont investi dans sa monnaie dématérialisée. La justice allemande a lancé une enquête pour établir si Karatbars était une gigantesque fraude, rapporte le quotidien économique allemand Handelsblatt.

Des aspirateurs à la cryptomonnaie

Harald Seiz se défend d’avoir mal agi, soutient qu’il y a méprise et a assuré au quotidien économique Handelsblatt que tout allait bien au royaume des KBC. Mais la genèse de ce nouveau moyen de paiement illustre à quel point le Far West des cryptomonnaies permet à des entrepreneurs de faire fructifier du vent.

Karatbars a été fondée bien avant la ruée vers les cryptomonnaies. Harald Seiz, un ancien vendeur d’aspirateurs, s’est reconverti dans le e-commerce en 2011 avec cette entreprise qui proposait alors seulement d’acheter des grammes d’or en ligne. Sa grande idée, répétée à longueur de vidéos : les monnaies fiduciaires   comme l’euro, le dollar, etc.   perdraient inévitablement de la valeur à cause de l’inflation tandis que l’or demeure un investissement sûr. En 2015, Harald Seiz met en vente des billets sur lesquels sont cousus des liserets d’or et peaufine son modèle économique qui se rapproche dangereusement d’une pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un système où les premiers donateurs sont rémunérés en fonction du nombre de nouveaux entrants qu’ils recrutent.

En effet, Karatbars propose aux particuliers de payer pour devenir membre de la communauté et prêcher la bonne parole de l’étalon “or”. On leur promet en retour un pourcentage sur les contributions versées par chaque nouveau membre qu’ils ont réussi à recruter. Le Canada, où Karatbars compte plus de 5 000 membres, est le premier pays à tirer la sonnette d’alarme et en 2016, les activités de la société Karatbars, assimilées à une pyramide de Ponzi, y sont interdites.

Harald Seiz ne se laisse pas abattre et, attiré par les cryptomonnaies, il décide en 2018 de créer sa propre alternative au bitcoin. Le Karatgold Coin serait adossé à l’or ce qui lui garantirait une plus grande stabilité que la plupart des monnaies dématérialisées, qui finissent généralement par devenir de purs instruments spéculatifs. Il promeut le KBC comme le moyen de paiement du futur, capable “dans une dizaine d’années” de remplacer les monnaies traditionnelles. Cette cryptomonnaie lui aurait permis de lever 100 millions de dollars auprès de dizaines de milliers d’internautes enthousiastes, a assuré Harald Seiz.

La bizarre mine d’or à Madagascar

Vient alors le temps des promesses. Karatbars assure avoir acheté une banque en Floride et une mine d’or à Madagascar qui a “des réserves d’or d’une valeur de 1,2 milliard de dollars”. Des acquisitions censées garantir que la société dispose de reins financiers solides et des réserves en or suffisantes pour soutenir l’émission de sa cryptomonnaie.

Mais la mine dont il est question appartient en réalité au géant minier Rio Tinto, a constaté le quotidien Handelsblatt. De leurs côtés, les autorités de Floride ont assuré que l’établissement financier acquis par Karatbars ne disposait pas de la licence bancaire.

Harald Seiz clame également que Karatbars a mis au point le premier smartphone capable de “passer des appels via la blockchain”, suscitant des réactions interloquées d’internautes qui se demandent ce que cela veut dire…

Il se forge aussi une image d’entrepreneur à succès friand de bling-bling en postant des photos sur les réseaux sociaux où il apparaît à côté de voitures de sport, à bord de jets privés ou encore dans des piscines d’hôtels de luxe à Singapour. Karatbars assure avoir un chiffre d’affaires annuel de plus 100 millions de dollars… mais n’a pas publié de données financières depuis 2015.

Le message d’Harald Seiz est clair : participer à l’aventure KBC peut rapporter gros. La société organise presque tous les mois des grands-messes durant lesquels le PDG allemand est présenté comme une sorte de leader charismatique sur le point de changer le monde. C’est aussi l’occasion de récompenser les “ambassadeurs” qui ont recruté le plus de nouveaux membres en leur offrant des Rolex et des Lamborghini.

Mais ces cadeaux dissimulent de plus en plus difficilement les problèmes qui s’accumulent. Outre l’enquête des autorités allemandes, Karatbars doit aussi faire face à la chute de la valeur de sa cryptomonnaie. Harald Seiz a affirmé au Handelsblatt que c’était l’œuvre d’un ancien collaborateur de la société capable de manipuler le cours du KBC. D’autres, comme le quotidien britannique The Guardian, pensent plutôt que les investisseurs de la première heure ne font plus confiance à l’entreprise. Elle leur avait promis de rembourser leur mise de départ en or le 4 juillet dernier lors d’une grande fête à Las Vegas. Mais le jour venu, les investisseurs ont été priés d’attendre un peu plus longtemps. Plus de quatre mois plus tard, ils attendent toujours. Et, interrogées par le Guardian, les légendes du football qui ont assisté au dernier grand raout de Karatbars ont toutes pris leurs distances avec l’entreprise.