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Notre-Dame-de-Paris : des experts appellent à ne pas confondre urgence et précipitation

Dans une lettre ouverte publiée lundi, plus de 1 100 experts s'étonnent de la volonté du président Emmanuel Macron d'avoir recours à une loi d'exception pour accélérer la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris.

"Monsieur le Président". Plus de 1 100 conservateurs, chercheurs ou encore architectes ont signé une lettre ouverte, publiée lundi 29 avril par Le Figaro, pour critiquer la décision d'Emmanuel Macron d'adopter une loi d'exception afin de hâter la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, en partie détruite à la suite d'un incendie, le 15 avril.

Le gouvernement a présenté un texte, le 24 avril, permettant de "contourner par ordonnances" des règles de procédure pour la restauration des monuments historiques, sans préciser lesquelles. Ce projet de loi participe à l'effort national pour tenir l'échéance d'une reconstruction de Notre-Dame en cinq ans, fixée par le chef de l'État.

Risque technique

"Entendre parler de loi d'exception, c'est toujours inquiétant, même s'il s'agit de patrimoine", note Étienne Hamon, professeur de l'histoire de l'art du Moyen-Âge à l'université de Lille et signataire de la lettre ouverte, contacté par France 24. Comme ses confrères, il comprend l'importance politique de rebâtir au plus vite un édifice qui participe au prestige national. Mais "nous avons déjà connu des catastrophes comme celle-ci dans l'histoire de France, sans avoir, pour autant, eu besoin de lois d'exception", rappelle Étienne Hamon.

Ce médiéviste s'est associé à l'initiative de ses collègues parce qu'il craint aussi la confusion entre urgence et précipitation pour reconstruire la cathédrale parisienne. "Construire un monument, cela peut se faire rapidement avec les moyens et les techniques modernes. Mais la restauration est infiniment plus complexe si on veut que ce soit pérenne", note-t-il.

Le risque est avant tout technique, d'après lui. Si les experts mandatés pour réaliser le délicat travail de diagnostic du monument subissent la pression des autorités pour faire vite, "ils pourraient ne pas suffisamment prendre en compte des désordres susceptibles de survenir dans les mois ou les années à venir", souligne Étienne Hamon. Il faut, en effet, diagnostiquer l'édifice pierre par pierre pour s'assurer que la chaleur de l'incendie n'a pas endommagé la résistance de la maçonnerie : inutile de reconstruire la charpente en bois pour se rendre compte par la suite que les fondations ne sont plus en mesure de la soutenir.

La restauration d'un édifice aussi unique que Notre-Dame constitue aussi une occasion en or d'étudier plus en profondeur un bâtiment qui, en 850 ans d'existence, n'a cessé d'évoluer. "Il serait dommage de rater le coche d'en apprendre davantage sur un édifice dont on connaît, finalement, assez mal l'archéologie, seulement parce qu'on veut aller vite avant tout", note Étienne Hamon.

Des discussions à n'en plus finir ?

Les signataires implorent le président "de ne pas effacer la complexité de la pensée qui doit entourer le chantier derrière un affichage d'efficacité". Une manière d'attirer l'attention sur l'importance de la phase de concertation pour décider de la direction à prendre pour la reconstruction, une fois le diagnostic établi. Faut-il reconstruire à l'identique ? Avec les techniques et les matériaux d'époque ? Ou alors faut-il saupoudrer le tout d'un peu de modernité ? "Le chantier de restauration d'un monument historique du Moyen-Âge, surtout de l'importance de Notre-Dame, c'est l'affaire de dizaines de spécialistes dans des domaines différents [architecte, experts du bois, historiens, conservateurs, sociologues etc., NDLR] car personne ne peut se targuer d'avoir une vue d'ensemble", résume Étienne Hamon.

C'est lors de cette phase de concertation que les pressions politiques devraient être les plus fortes. Ce qui n'est pas un mal, estime Hervé Cazelles, architecte du patrimoine interrogé par France 24. "Tout le monde doit être d'accord pour prendre son temps afin de réaliser un diagnostic minutieux, mais il devrait être possible de raccourcir les délais pour la réalisation", assure cet expert. Le diagnostic devrait prendre entre six mois et un an, d'après lui, ce qui laisse environ quatre ans pour achever le chantier. "C'est possible en y mettant les moyens financiers, et si le pouvoir politique parvient à limiter les navettes entre les diverses instances, telles que la commission nationale du patrimoine et de l'architecture, les cabinets d'architectes, ou encore les laboratoires de recherche", estime Hervé Cazelles.

Pour lui, cette lettre ouverte contient une part de conservatisme architectural. "En soulignant l'importance de suivre toutes les règles, je pense que certains des signataires espèrent éviter que ce chantier soit l'occasion de faire preuve de modernité dans la restauration de Notre-Dame", explique Hervé Cazelles.

Mais est-il vraiment tellement important de tenir le délai présidentiel d'une reconstruction en cinq ans ? "Après la Seconde Guerre mondiale, l'effort de reconstruction représentait plus de 50 fois la cathédrale de Notre-Dame, et nous avons pris le temps de le faire dans le cadre des règles de restauration du patrimoine existantes", rappelle Étienne Hamon. Mais l'époque a changé et "le public veut des résultats rapides pour tout, et d'autant plus pour un édifice de l'importance cultuelle et culturelle telle que Notre-Dame", rétorque Hervé Cazelles.

Le fond du débat entre les signataires de la lettre ouverte et le gouvernement est peut-être là : il y d'un côté, les politiques qui veulent être en phase avec les attentes du public et, de l'autre, le monde des spécialistes qui refusent que la question du délai domine tout le reste. Même si une partie d'entre eux estiment que la reconstruction peut être terminée en cinq ans.