
Dans l'ombre des films graves de la compétition, des comédies essaient d'égayer la Croisette. Exemple avec "Le Grand Bain", agréable "Full Monty" à la française ; et "Diamantino", bouffonnerie portugaise sur le monde du football.
Les journalistes accrédités au festival de Cannes ne l'avoueront jamais, mais ils rêvent tous de finir dans la chronique mondaine de Grazia (sauf Michel Denisot). Tous les matins, ils ouvrent la feuille de chou que le magazine publie quotidiennement durant la quinzaine dans l'espoir d'y figurer. Encore faut-il, pour cela, respecter cette règle d’or : sortir dans les soirées qui comptent. Mais pour qui n’a pas ses entrées dans le monde de la nuit et du cinéma, sortir dans les soirées qui comptent relève du parcours du combattant.
Première étape : repérer les soirées qui comptent (généralement, la fête organisée en l’honneur d’un film que la critique a qualifié de "trip sous acide sur la vacuité béante de nos instants fugaces"). Deuxième étape : demander un carton d’invitation auprès d’une personne qui compte (attachés de presse influents, critique du Hollywood Reporter, journaliste de La Croix, Michel Denisot, etc.). Troisième étape : récupérer le précieux sésame ("non mais, on fait plus de carton, je t’ai mis sur la liste"). Quatrième étape : montrer patte blanche auprès des physionomistes qui ne sont pas du genre à se laisser duper par une veste achetée chez Zara.
La soirée où il fallait être dimanche soir, c’était celle, bien évidemment, organisée à l’occasion de la présentation (dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs) du dernier film du metteur en scène italo-argentin le plus connu du cinéma français : Gaspard Noé. "Climax", c’est son nom, suit une troupe de danseurs qui sombre dans la folie à cause d’une sangria trop chargée (et pas seulement en alcool, si vous voyez le genre). Autant dire que la soirée devait être fofolle. "Devait" puisque nous n’avons pu nous y rendre (nous n’avons pas passer la deuxième étape). Quant au film, nous ne l’avons pas vu, trop occupé qu’on était à chercher le carton pour la soirée qui compte. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on sera dans les colonnes de Grazia.
Peu importe finalement puisque c’est à une autre fête, plus sage, à laquelle nous avons assisté. Celle du cinéma français rigolo. Présenté en hors compétition, "Le Grand Bain" regroupe sous son nom tout ce que le septième art hexagonal compte d’acteurs de films drôles (Benoît Poelvoorde, Marina Foïs, Philippe Katerine, Alban Ivanov), de films tristes (Mathieu Amalric, Jean-Hugues Anglade, Leïla Bekthi) ou des deux (Guillaume Canet, Virginie Efira, Félix Moati). C’est drôle parce que les acteurs masculins passent une grande partie du film en slip de bain, ce qui nous permet de constater qu’ils n’ont plus le corps d’un jeune premier. Mais c’est aussi un peu triste parce que les personnages sont peu ou prou tous des losers dépressifs qui ont des fêlures.
La comédie du dimanche soir
On a l’air de se moquer comme ça, mais ce film de copains signé Gilles Lellouche (son premier long métrage en tant que réalisateur) est plutôt de bonne tenue au regard de ce qui se fait toute l’année dans le domaine des "feel good movies" made in France ("films-pour-se-sentir-bien-fabriqués-en-France" dans sa traduction littérale). "Le Grand Bain" n’a d’ailleurs pas la prétention d’être autre chose qu’un "Full Monty" estampillé bleu-blanc-rouge. Dans la comédie britannique à succès, les anti-héros (au chômage, film anglais oblige) cherchaient un sens à leur vie en montant un spectacle de strip-tease. Ici, nos anti-héros (en dépression, film français oblige) se piquent de concourir au championnat du monde de natation synchronisée masculine.
Voilà pour la trame scénaristique dont la cocasserie restera le principal fil rouge humoristique. Le reste est assuré par des répliques piquantes, quelques amusants running-gags (l’autorité sadique de Leïla Bekhti, le langage particulièrement fleuri de la bipolaire Claire Nadeau) et, surtout, un jeu d’acteurs cabotins mais pas désagréables tant les comédiens semblent heureux de se mouiller dans le même bain. On ignore si les organisateurs du festival ont sciemment choisi de programmer le film en fin de première semaine, mais ils ne pouvaient tomber plus juste : "Le Grand Bain" est une comédie taillée pour les dimanches soirs.
Assez injustement, on considère Cannes comme un événement imperméable à l’humour (en gros, plus c’est glauque, plus ça marche). On n’est loin certes du festival Juste pour rire mais, en cherchant un peu, il arrive de tomber sur du grand guignolesque. Prenons "Diamantino", ovni portugais projeté à la Semaine de la critique et que ses jeunes réalisateurs Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt ont présenté comme un mélange du "Candide" de Voltaire, de Robert Bresson et de Jean-Paul Sartre (ça commence bien).
Un Cristiano Ronaldo avec des seins
Résumons : Diamantino est un footballeur portugais ultra-doué, ultra-célèbre et ultra-bien peigné (coucou Cristiano Ronaldo) qui, lorsqu’il est sur le terrain, imagine que ses adversaires sont des chiots géants. Après avoir raté un pénalty qui aurait permis au Portugal de remporter la finale de la Coupe du monde contre la Suède (on vous l’a dit que c’était du grand n’importe quoi), le joueur devient la bête noire de son pays et la risée du Net. Commence alors le récit de son impitoyable dégringolade : Diamantino perd son père, se fait martyriser par ses deux méchantes et cupides sœurs jumelles qui n’en veulent qu’à son argent, adopte un réfugié qui est, en réalité, une agent du fisc lesbienne, et fait l’objet d’expériences scientifiques menées par un parti d’extrême droite qui souhaite le cloner. Le joueur, toujours prompt à montrer ses muscles aux caméras (coucou Cristiano Ronaldo), finira par avoir des seins qui lui poussent sur le torse (on vous avait prévenu).
Satire bouffonne du fanatisme des masses et de la bêtise érigée en valeurs cardinales, "Diamantino" peine souvent à tenir le rythme de sa loufoquerie. Mais son côté ostensiblement timbré lui a déjà valu de jouir d’un certain statut sur la Croisette. Il paraît, d’ailleurs, que la fête qui a accompagné sa présentation, mercredi soir dernier, était l’endroit où il fallait être. Evidemment, Grazia y était. Et pas nous.