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Mohamed Taleb, résistant algérien oublié, resuscité par les réseaux sociaux
Dans son dernier ouvrage, l'historien Jean-Christophe Notin s'est lancé sur les traces d'un héros anonyme : Mohamed Taleb. Résistant à Bordeaux durant la guerre, cet Algérien a été arrêté, torturé puis envoyé en Allemagne au camp de Buchenwald. Revenu brisé de sa déportation, il est tombé dans l'oubli. Ce livre répare cette injustice et met en lumière la résistance des Maghrébins.
La carte officielle de déporté résistant de Mohamed Taleb conservée par sa famille. © Archives familiales

"Bordeaux. En apparence, un paisible boucher qui aide la Croix-Rouge. En réalité, un infatigable combattant, hier dans les tranchées, désormais organisateur d'une filière d'évasion dont profiteront plus d'un millier de fugitifs. Arrêté, torturé, il reviendra de Dora. Mohamed Taleb". Octobre 2021. Comme tous les jours, l’historien Jean-Christophe Notin publie sur son compte X le portrait d’un héros de la Libération de la France. Il ne le sait pas encore, mais ces quelques mots sur un illustre inconnu nommé Mohamed Taleb sont les prémices d’une longue aventure.

Deux ans plus tard, ce spécialiste de la Seconde Guerre mondiale est interpellé à l’issue d’une conférence. Une femme se présente en pleurs. "Elle m’a dit que j’avais parlé de son grand-père sur Twitter. Cela ne me rappelait rien", raconte-t-il. "Elle m’a sorti des photos et je me suis rappelé du strabisme de cet homme". L’historien et Souad, la petite fille de Mohamed Taleb, restent en contact et finissent par se revoir : "Elle m’a sorti quelques maigres documents. Elle n’avait quasiment rien. Elle l’avait connu à la fin de sa vie, mais il n’avait jamais parlé de la Résistance."

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"De belles choses dont il fallait parler"

Sollicité quotidiennement sur les réseaux sociaux pour apporter de l’aide à des descendants en quête de réponse, Jean-Christophe Notin ne peut pas répondre à toutes les demandes. Mais pour Mohamed Taleb, il fait une exception et décide de se lancer à corps perdu sur ses traces. "Il y a eu ce contact avec Souad et j’ai eu l’impression que son grand-père avait fait de belles choses dont il fallait parler", explique-t-il. "Il y avait une part de défi. C’est bien d’écrire sur le maréchal Leclerc ou Foch avec des sources relativement faciles à trouver, mais là, on va essayer de partir sur un inconnu. C’était l’occasion de montrer un peu le chemin."

Ce chemin est aujourd’hui retracé dans "À la recherche de Mohamed Taleb" (éditions Grasset). Dans cet ouvrage, l’écrivain relate les sept mois au cours desquels il n’a fait que penser à ce héros ordinaire. Pour tenter de retracer le plus fidèlement possible son parcours, il a dû interroger inlassablement les archives. "L’histoire de la Résistance, c’est l’histoire de la clandestinité. Ce n’est déjà pas facile de trouver des documents. Si vous combinez ça avec le fait qu’il était algérien, âgé et qu’il n’y a plus grand monde pour parler de lui, c’est encore plus difficile", souligne l’auteur. "Cela a été l’enfer et la damnation pour trouver des infos."

Un combattant des deux guerres mondiales

Très vite, Jean-Christophe Notin se rend compte que Mohamed Taleb a eu plusieurs vies. La première débute à Maghnia, en Algérie. Il y voit le jour en 1894. Né dans une famille loyale à la France, la puissance coloniale, il a pour ambition dès son plus jeune âge de la servir. En 1914, il intègre le 2ᵉ régiment de spahis algériens. Alors que la Première Guerre mondiale fait déjà rage en Europe, il combat d’abord en Afrique du Nord et participe à la "pacification du Maroc". En 1916, il est finalement envoyé en France où il participe à la Grande Guerre dans la Somme ou encore en Meurthe-et-Moselle. Il est notamment blessé par gaz asphyxiant.

Mohamed Taleb, résistant algérien oublié, resuscité par les réseaux sociaux
Une carte postale de la ville de Maghnia , située au nord-ouest de la wilaya de Tlemcen, alors sous domination Française. © Carte postale ancienne

De retour en Algérie en 1919, il remet son uniforme et se marie deux ans plus tard. Son histoire se brouille ensuite faute de documents. Avec patience, Jean-Christophe Notin réussit à reconstituer le fil. Il découvre que Mohamed Taleb est arrivé en France en 1926. Après avoir vécu dans le Nord de la France, il se trouve à Bordeaux lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Devenu boucher, l’ancien spahi s’engage rapidement dans la Résistance. "Il a eu une réaction épidermique. Il avait combattu en 14-18. Il ne voulait pas que les Allemands viennent faire la loi dans ce beau pays qu’il aimait tant", estime l’historien.

Il s’occupe alors de soldats musulmans soignés à l'hôpital Saint-Nicolas dans la capitale de la Gironde et travaille avec la Croix-Rouge pour secourir les prisonniers nord-africains enfermés par les Allemands dans les Frontstalags. Dans la clandestinité, il apporte aussi son aide à des soldats en fuite en fournissant hébergements et faux papiers.

Pour cela, il se rapproche d’un père jésuite, Louis de Jabrun, qui a fondé un centre d’assistance pour les prisonniers. "C’est une alliance extraordinaire entre un musulman et un chrétien. Tous les deux étaient des hommes de foi pratiquants qui se sont retrouvés dans une cause commune. Le père de Jabrun voulait apporter de l’aide aux nécessiteux et Taleb aider ses coreligionnaires pour qu’ils ne tombent pas entre les mains des Allemands", décrit Jean-Christophe Notin.

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Revue des troupes, place Pey-Berland à Bordeaux, [1940-1944]. © Archives de Bordeaux Métropole

Résistance et collaboration

Mais en juin 1943, les deux hommes sont arrêtés. Incarcérés à la prison du Fort du Hâ, ils sont tous les deux déportés en Allemagne. En confrontant les archives, celles départementales, du ministère de l’Intérieur ou encore du Service historique de la Défense, l’historien cherche à comprendre ce qui a mené à leur chute. La tâche n’est pas simple. Glanant quelques indices par-ci, par-là, il découvre que d’autres Nord-Africains n’ont pas fait le même choix que Mohamed Taleb, se tournant pour leur part vers la collaboration.

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Une photo du père Louis de Jabrun prise en 1939 lorsqu'il a été mobilisé. Il est mort le 25 décembre 1943, assassiné dans le camp de Buchenwald. © Wikimedia

C’est le cas d’un certain Ahmed Bioud : "C’était un professeur en Algérie qui est venu se mettre à l’abri en France parce qu’il était pourchassé là-bas pour ses sympathies nationalistes. Il est devenu un des cerveaux de la propagande allemande auprès de la communauté nord-africaine". En quête "d’argent et de notabilité", ce "propagandiste" cherche à recruter en allant directement dans les camps de prisonniers près de Bordeaux. Il est même rédacteur pour le journal édité en arabe Lisan-al-Asir (la voix du prisonnier), distribué dans l’ensemble des Frontstalags français. "Les Nord-Africains ont réagi comme les Français de manière générale. Une partie a résisté, l’autre a collaboré", résume l’historien.

Avec le père Jabrun, Mohamed Taleb fait les frais de cette concurrence "soldée à coups de poignard dans le dos" et est dénoncé par quatre hommes dont Ahmed Bioud. Les deux résistants en paient le prix fort. Seul l’Algérien revient vivant des camps. Décoré de la Croix de Guerre, il reçoit le titre d’officier, puis de commandeur de la Légion d’honneur, mais sa reconnaissance reste infime par rapport à son engagement. "Il a défendu la France à deux reprises dans les pires conditions. Il a estimé avoir fait son devoir, mais il s’est renfermé ensuite. Une attitude très liée à la déportation", souligne son biographe.

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La carte de combattant volontaire de la Résistance de Mohamed Taleb. © Archives familiales

"Se souvenir de ces gens-là"

Après avoir vécu l’enfer à Buchenwald, puis à Dora, il n’est plus vraiment le même à son retour. Paranoïaque, il voit des ennemis partout. Vivant chichement d’une petite pension, il ne quitte pas son modeste appartement de Boulogne-Billancourt. Amoureux de la France, il ne retourne jamais en Algérie, tout en approuvant son indépendance. Brisé et ruiné, il s’éteint dans l’anonymat en 1982.

Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Jean-Christophe Notin met enfin un coup de projecteur sur "ce grand inconnu qui le mérite" : "On me fait souvent le reproche sur mon compte X de ne pas parler assez des Africains et de ce qu’ils ont fait pour la France. Je répondais souvent qu’il n’y avait pas assez de matière."

Avec cet ouvrage, il prouve le contraire, même si, selon lui, il reste "des trous" dans son parcours. L’auteur espère surtout apporter "un son de cloche un peu différent de l’ambiance actuelle" : "L’histoire de Mohamed Taleb permet de dire qu’il y a eu des méchants, mais aussi des bons. Il faut souvenir de ces gens-là. Ils sont utiles pour notre société."