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Ciblée par Téhéran, l'Arabie saoudite est-elle tentée de frapper l'Iran ?
Visé de nouveau vendredi, le territoire saoudien est dans le viseur de l'Iran depuis le début de l'offensive israélo-américaine déclenchée le 28 février. Téhéran cible toute présence des États-Unis, mais aussi les infrastructures pétrolières du royaume. Est-ce suffisant pour entraîner Riyad dans la guerre ? Décryptage.
Cette image satellite montre les dégâts causés par une attaque de drone iranien contre la raffinerie de pétrole de Ras Tanura, en Arabie saoudite, le lundi 2 mars 2026. © Vantor via AP

Le ministère saoudien de la Défense a annoncé, vendredi 6 mars, l'interception d'un "missile de croisière" dans le centre du pays. Dans la nuit déjà, trois missiles qui se dirigeaient vers la base aérienne du prince Sultan "ont été interceptés et détruits", ainsi que trois drones à l'est de la région de Riyad.

Depuis le 28 février et le début de la guerre qui embrase le Moyen-Orient, l'Iran a frappé quasi-quotidiennement son voisin saoudien. 

Combien de temps encore l’Arabie saoudite supportera-t-elle sans riposter les attaques iraniennes ?

Dès les premières heures du conflit, le prince héritier et dirigeant de facto Mohammed ben Salmane, dit "MBS", avait pourtant choisi la non-belligérance, en interdisant d’utiliser sol et cieux saoudiens pour d'éventuelles attaques américaines contre l'Iran.

Riyad a-t-il poussé Donald Trump à frapper l'Iran ?

Mais avec les premières frappes iraniennes, le royaume change de ton. Le pays "prendra toutes les mesures nécessaires pour défendre sa sécurité et protéger son territoire", n'excluant pas de répondre à cette "agression injustifiée", prévenait le ministre des Affaires étrangères.

Selon le Washington Post, l'Arabie saoudite aurait pressé les États-Unis pour qu'ils frappent le régime des mollahs, avant qu'il ne devienne “trop dangereux”. Loin des projecteurs médiatiques : appels officieux de MBS à Trump depuis Riyad, envoi à Washington du ministre saoudien de la Défense, Khalid ben Salmane - frère du prince MBS - négociant discrètement avec des officiels américains.

Ces affirmations ont été catégoriquement démenties par Riyad. Mais "si elles sont exactes, cela indiquerait que MBS considère qu'une pression militaire américano-israélienne peut affaiblir l'Iran sans que l'Arabie saoudite ne soit directement impliquée", analyse Rachida-Chahida Ababsa, chercheuse indépendante, spécialiste de la politique américaine au Moyen-Orient.

"L'Arabie vise à affaiblir le régime des mollahs — sans forcément l'éradiquer, et en laissant Washington porter le coût militaire" poursuit la chercheuse. 

"L'Arabie saoudite n'a jamais demandé cette guerre"

Donald Trump, lui, préférerait voir ce coût partagé par ses alliés dans la région. Les allégations du Washington Post "ont été publiées pour pousser les Saoudiens à sortir de leur retenue" explique Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Et traduisent, selon lui, "l'embarras des États-Unis", dépourvus "d'objectifs clairs" et de "stratégie". "L'Arabie saoudite n'a jamais demandé cette guerre", tranche-t-il.

L'instabilité qui embrase le royaume et ses voisins est surtout une mauvaise nouvelle pour MBS, soucieux d'attirer investissements, événements internationaux et touristes. Parmi les cibles iraniennes, les installations pétrolières, carburant des ambitions saoudiennes.

En ciblant ces infrastructures, le régime des mollahs entend déstabiliser les firmes américaines liées à Aramco, l'opérateur national du pétrole saoudien - mais frappe le cœur de l'économie saoudienne.

Pacifier la région et faire des affaires

Au nom de son or noir, l'Arabie saoudite a déjà frôlé une confrontation armée avec son rival historique. En septembre 2019, des frappes - attribuées à l’Iran - sur des sites pétroliers saoudiens avaient entaillé la production mondiale de brut de 5 %. Le royaume avait menacé de "réagir avec force". Mais au printemps 2023, sous impulsion chinoise, Téhéran et Riyad signaient un accord de réconciliation inédit.

Pacifier sa relation avec l'Iran est un gage de stabilité économique et politique pour l'Arabie saoudite. Incarnation de l’islam chiite, l’Iran jouit de relais au sein de ses communautés coreligionaires, dans toute la région. 

Jusque dans les villes chiites de l'est saoudien, comme Qatif ou Al-Ahsa, où des graffitis hostiles à la famille régnante sont apparus plusieurs fois depuis 2011.

"C'est le moment le plus opportun pour cette minorité de se soulever. Ce serait une menace terrible pour le régime", avertit Rachida-Chahida Ababsa

Des attentats commis par ces minorités chiites “contre les forces armées ou l'appareil sécuritaire saoudien constitueraient une ligne rouge”, abonde Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

Et "l'Iran est tellement désespéré qu'il frappe dans toutes les directions en espérant que l'une de ces actions mènera vers la désescalade ou l'arrêt des combats", précise-t-il.

Ne pas s'afficher aux côtés d'Israël

Pour autant, l'implication saoudienne dans la guerre israélo-américaine resterait discrète, estime Rachida-Chahida Ababsa : partage de renseignements, accès aux bases, soutien logistique.

Car l'Arabie saoudite, gardienne des lieux les plus saints de l'islam, ne peut s'afficher en guerre aux côtés de l'État hébreu, tranche Adel Bakawan, directeur du European Institute for Studies on the Middle East and North Africa (EISMENA). 

Aussi, "si les Gardiens de la révolution ne stoppent pas leurs attaques contre l'Arabie, elle s'engagera dans le conflit", conclut Adel Bakawan - mais aux côtés d'un trio franco-germano-britannique : les dirigeants français, britannique et allemand se sont dit prêts, dès le 1er mars, à des "actions défensives proportionnées" contre les capacités militaires iraniennes.