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"Panique et peur" : les prisonniers politiques iraniens sous le feu des bombes israélo-américaines
Alors que la guerre au Moyen-Orient fait rage, des groupes de défense des droits humains alertent sur le sort des prisonniers politiques en Iran, dont des milliers ont été arrêtés lors des récentes manifestations antigouvernementales. Ces détenus n'ont pas accès à des abris anti-bombe et courent un risque accru de disparition forcée et d'exécution sommaire.
Le journaliste iranien Taghi Rahmani, mari de la militante des droits humains emprisonnée et lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, montre une photo de sa femme à Paris, le 5 décembre 2023 © Geoffroy van der Hasselt, AFP

Depuis que les États-Unis et Israël sont entrés en guerre contre l'Iran, Téhéran s'est dépeuplé et les rues sont devenues fantomatiques, signe que de nombreux Iraniens ont suivi les conseils des autorités israéliennes et du président américain, Donald Trump, qui ont exhorté la population à se mettre à l'abri.

La plupart ont fui la capitale pour se réfugier dans les provinces du Nord mais certains sont contraints d'affronter le danger des bombardements. Dans le nord de Téhéran, les détenus de la tristement célèbre prison d'Evin ont été abandonnés à leur sort pendant les frappes aériennes et privés de nourriture depuis le début du conflit, selon des groupes de défense des droits humains. 

"La situation dans la prison d'Evin a été décrite comme chaotique", indique un rapport publié dimanche par l'Iran Human Rights Society, une ONG basée à Oslo en Norvège. "Il semblerait que le personnel administratif de la prison ait fermé les portes de l'établissement et quitté les lieux".

Les prisonniers n'avaient qu'une quantité limitée de pain à manger et dans certains quartiers, notamment celui des femmes, la nourriture n'était plus distribuée du tout, assure l'ONG. 

Puis, mardi, une partie du mur de la prison a été détruite par une frappe aérienne. Les familles des prisonniers se sont rassemblées à l'extérieur du complexe, mais n'ont pas pu obtenir d'informations sur d'éventuels morts ou blessés. Certains détenus ont toutefois réussi à passer des appels téléphoniques. 

Prisonniers "désespérés"

"Il m'a dit qu'ils n'avaient pas de nourriture, que la situation était vraiment mauvaise et qu'ils avaient peur de ce qui allait se passer", a confié mardi à l'AFP Vida Mehrannia, épouse du prisonnier politique et universitaire iranien Ahmadreza Djalali, lors d'un appel chronométré de deux minutes.

Condamné à mort en 2017 pour espionnage, Ahmadreza Djalali, a obtenu la nationalité suédoise pendant son incarcération. Ce dernier a confirmé que les prisonniers n'avaient plus que du pain à manger et que les gardes, bien que toujours postés à l'extérieur de la prison, "ont verrouillé les lieux et sont partis". Selon le bref récit qu'il a pu livrer à son épouse, les prisonniers sont "désespérés".

Autre témoignage qui donne un aperçu du quotidien des détenus en Iran, celui du fils du couple britannique Lindsay et Craig Foreman, deux touristes condamnés en février à dix ans de prison pour espionnage alors qu'ils effectuaient un tour du monde.

"Panique et peur" : les prisonniers politiques iraniens sous le feu des bombes israélo-américaines
Une photo diffusée par la famille de Craig et Lindsay Foreman montre le couple britannique à Ispahan, en Iran, à une date indéterminée. © AFP

En plus d'accueillir des prisonniers politiques – qui sont régulièrement soumis à la torture et à des exécutions sommaires –, la prison d'Evin est également le lieu d'incarcération de ressortissants étrangers servant de monnaie d'échange au régime des mollahs. 

"Ils entendent les avions passer au-dessus d'eux. Ils entendent les bombes frapper les zones environnantes à l'extérieur d'Evin", explique Joe Bennett, le fils des Foreman, dans une interview accordée à Reuters. "L'une des bombes était si proche de la prison qu'elle a fait exploser les fenêtres et le plafond", a-t-il ajouté.

Joe Bennett a précisé que ses parents avaient pu lui passer un bref coup de fil au cours duquel ils ont également confié leur peur et évoqué une atmosphère de plus en plus tendue depuis l'arrivée de nouveaux détenus arrêtés pendant les manifestations sanglantes qui ont secoué le pays en début d'année.

"Un sentiment de panique" généralisé

La fondation de la lauréate du prix Nobel Narges Mohammadi a confirmé, dimanche, des informations similaires et une situation de crise à la prison de Qezelhesar, au nord-ouest de Téhéran, ainsi qu'à la prison de Lakan, près de la mer Caspienne, avec des "pénuries alimentaires, la fermeture des cantines et un accès réduit aux soins médicaux".

Selon Amnesty International, qui mène actuellement une enquête sur les conditions de vie dans les geôles iraniennes, des prisonniers de tout le pays ont entendu ou ressenti le fracas des explosions à proximité de leur lieu de détention.

"D'après ce que nous comprenons, le sentiment de panique et de peur parmi les prisonniers augmente de jour en jour", affirme Nassim Papiayanni, responsable de la campagne sur l'Iran à Amnesty International.

"Ils ne savent pas ce qui va se passer ensuite : s'il y aura d'autres explosions et ce qu'ils devront faire si c'est le cas, car les prisons ne disposent pas d'abris anti-bombes".

Dans le même temps, les prisonniers "restent largement dans l'ignorance des développements militaires en cours", selon un rapport du Centre pour les droits humains en Iran.

La population iranienne a été soumise à un black-out national des communications qui a presque entièrement coupé l'accès à Internet pendant plus de 120 heures, a indiqué jeudi l'observateur en ligne, Netblocks.

Or, le manque de moyens de communication disponibles expose d'autant plus certains prisonniers à un risque de disparition, selon les défenseurs des droits humains. 

La fondation Narges Mohammadi a ainsi déclaré, dimanche, qu'elle était "profondément inquiète" pour la prix Nobel actuellement détenue à la prison générale de Zanjan, dans le nord de l'Iran, ses frères et sœurs ayant perdu tout contact avec elle.

"Dans un contexte de black-out continu, des condamnations à mort peuvent être exécutées en secret, sans notification aux avocats ou aux familles des détenus", ajoute la fondation.

"L'ombre de la guerre"

De son côté, le Centre pour les droits de l'Homme en Iran estime que le contexte fait peser un risque accru de "mauvais traitements, en particulier à l'encontre des personnes détenues pour des motifs politiques [...]. "La République islamique a toujours utilisé l'ombre de la guerre et des crises pour commettre des abus dans les prisons et exercer des représailles contre les prisonniers politiques".

Au cours de la guerre de 12 jours lancée par Israël et les États-Unis en juin, des centaines de prisonniers ont été exfiltrés de la prison d'Evin après une attaque israélienne contre le complexe.

"Panique et peur" : les prisonniers politiques iraniens sous le feu des bombes israélo-américaines
Le bâtiment de la clinique de la prison d'Evin après une frappe israélienne, le 29 juin 2025. © Vahid Salemi, AP

Après leur transfert, le régime a refusé de révéler les lieux de détention de certains prisonniers ou même s'ils étaient encore en vie, "ce qui équivaut à des disparitions forcées et les expose à un risque de torture", a déploré Human Rights Watch (HRW).

D'autres détenus ont été transférés pour une durée indéterminée dans des lieux totalement insalubres, HRW faisant état de "murs maculés de vomissures et d'excréments", "d'infestations graves d'insectes" et "d'une nourriture de mauvaise qualité et insuffisante, ainsi que d'une pénurie de lits obligeant beaucoup à dormir à même le sol". 

Les autorités iraniennes n'ont pas non plus évacué préventivement la prison d'Evin, alors même que la réglementation pénitentiaire stipule que certains détenus non violents peuvent être libérés en "temps de crise", ce qui peut inclure la guerre.

Face à cette situation, les organisations de défense des droits humains ont renouvelé cette semaine leur appel à libérer les prisonniers politiques et idéologiques en Iran.

"Les prisonniers n'ont aucun moyen de se défendre contre les attaques aériennes ou les tirs de missiles", rappelle l'organisation Iran Human Rights. "Tout retard dans la prise de décision peut avoir des conséquences humaines irréparables".

Les prisonniers "sont confrontés à la fois à la possibilité d'attaques aériennes et de bombardements, mais aussi à une répression accrue de la part des autorités pénitentiaires", abonde Nassim Papiayanni d'Amnesty international.

"Beaucoup de ces personnes sont déjà victimes de violations des droits humains et purgent des peines de prison injustifiées, et elles sont désormais confrontées à de nouvelles violations potentielles, notamment de leur droit à la vie". 

Article traduit de l'anglais par Grégoire Sauvage. L'original est à retrouver ici.