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À Cannes, la Queer Palm met la lumière sur les thématiques LGBT+ dans une industrie encore phobique

Depuis 2010, la Queer Palm côtoie la prestigieuse Palme d’or du Festival de Cannes pour rendre visibles des films aux thématiques LGBT+ dans une industrie encore trop frileuse. On a rencontré son président fondateur, Franck Finance-Madureira.

CANNES. – En 2006, lorsque le journaliste Franck Finance-Madureira assiste à la projection de minuit de "Shortbus" de John Cameron Mitchell à Cannes, il est "ébloui" par ce film "complètement dingue" qui, il le sait, n’aura sans doute aucun prix. L’histoire de ce couple qui se rend à des orgies sexuelles hebdomadaires animées par un travesti est d’ailleurs présentée hors compétition cette année-là.

Mais s’il avait existé à Cannes un équivalent du Teddy Award, la référence des prix LGBT de la Berlinale depuis 1987, "Shortbus" l’aurait sûrement remporté. Alors pour ne plus vivre cette frustration, Franck Finance-Madureira, notamment soutenu par les réalisateurs Olivier Ducastel et Jacques Martineau, décide de monter un jury et de créer un prix, la Queer Palm, dont la première édition a lieu en 2010 au Festival de Cannes.

Mettre en valeur la diversité sans diviser

L’objectif de cette palme queer ? Rendre visible une diversité souvent minoritaire ou mal représentée. "Les films sont choisis pour leur thématique LGBT+, c’est-à-dire que pour moi un film féministe ou qui casse les codes de genre est aussi queer, mais ensuite ils sont récompensés sur leur qualité cinématographique. La Queer Palm c’est avant tout un prix de cinéma", explique à Mashable FR Franck Finance-Madureira, président fondateur de la Queer Palm et rédacteur en chef de FrenchMania.fr.

En 2018, la productrice Sylvie Pialat – son film "L’Inconnu du lac" avait d’ailleurs eu la Queer Palm en 2013 – prend la présidence du jury, comme Julie Gayet, Joao Pedro Rodrigues ou Elisabeth Quin avant elle. En tout, 16 films seront visionnés par le jury de cette édition, projetés dans toutes les sélections de Cannes, de la Quinzaine des réalisateurs à l’ACID, pour décerner au final deux Queer Palm, l’une à un court-métrage, l’autre à un long-métrage.

"L'épisode Mariage pour tous a fait beaucoup de mal"

Pourtant en 2018, neuf ans après la création, la Queer Palm reste un événement en marge. Si Franck Finance-Madureira a rencontré Thierry Frémaux et Pierre Lescure à plusieurs reprises, "ils ne se bougent pas pour institutionnaliser le prix", explique-t-il. "Depuis l’année dernière, on a une subvention gouvernementale de La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Ça me surprend un peu qu’on soit validé par l’état, mais pas par le Festival de Cannes". Et l’organisation peine à trouver des sponsors pour se financer. "C’est très rare que des entreprises ou des marques françaises s’engagent sur des événements comme celui-là", raconte le président fondateur de la Queer Palm.

"Je m’attendais à ce que ce soit aussi compliqué, mais je pensais que ça prendrait moins de temps. L’épisode mariage pour tous et surtout les manifestations des anti ont fait beaucoup de mal. On a beaucoup trop donné la parole à ces gens-là dans les médias, même s’il y avait dix fois moins de manifestants contre que pour. Ça a relancé une vraie homophobie dans ce pays", poursuit-il.

Contre la phobie de l'industrie

Le souci, c’est que cette peur de se priver d’un certain public est aussi omniprésente dans l’industrie cinématographique. "Les décideurs ont toujours un peu peur du côté 'segmentant' – c’est d’ailleurs un mot qui me fait saigner les oreilles. Ils craignent de choquer, de faire fuir leur public de base de jeunes ados hétérosexuels qui mangent du pop corn, et d’empêcher leurs films de circuler en Chine ou dans les pays arabes." 

En 2018, Disney hésite encore à mettre un personnage gay au centre de son histoire et la France sort la comédie "Épouse-moi mon pote" bourrée de clichés – "Le pire truc que j’ai vu depuis 20 ans. C’est à vomir et malheureusement pour les ados, la première image qu’ils vont avoir de l’homosexualité, ce sera ce film", réagit Franck Finance-Madureira. D’où l’importance de valoriser, à travers la Queer Palm notamment, des films de qualité qui traitent des thématiques LGBT+ et remettent en question les codes établis.

Un prix "communautaire" ?

Impossible d’évoquer l’histoire de la Queer Palm à Cannes sans parler de "l’épisode" Xavier Dolan. En 2012, le jury lui décernait un prix pour "Laurence Anyways". Pourtant, le réalisateur canadien a toujours refusé de venir chercher sa Queer Palm. Dans un entretien au magazine Télérama en septembre 2014, il décrivait une récompense "ghettoïsante" et "ostracisante" qui "fragmente le monde en petites communautés étanches". Des critiques qui énervent au plus haut point le président fondateur de la Queer Palm, aussi ancien militant Act Up : "Réduire notre palme a un prix communautaire, c’est balayer du revers de la main des luttes qui doivent encore exister. Quand Xavier Dolan dit que l’homosexualité aujourd’hui n’est plus un problème, il faudrait qu’il sorte un peu de son petit quartier bobo de Montréal et qu’on en reparle."

Et de poursuivre : "Quand on me dit que les personnes LGBT ne sont plus discriminées en France, ce n’est pas vrai : la PMA n’est toujours pas accessible aux lesbiennes par exemple. Il n’y a pas une égalité de fait. Alors imaginons tous les pays dans lesquels la peine de mort est encore d’actualité... Il y a vraiment encore des choses à faire pour amener les gens à réfléchir." Et le cinéma, de par son pouvoir de faire voyager des histoires à travers le monde, a un vrai rôle à jouer.

"On dira dans dix ans que '120 bpm' était un tournant"

Le film "120 battements par minute" en est l’exemple parfait. Grand prix du jury à Cannes et César du meilleur film notamment, le succès populaire du long-métrage de Robin Campillo sur les années Act Up et la lutte contre le Sida aura permis de "franchir un cap et d’ouvrir des portes". "Je pense que dans dix ans, on dira que c’était un tournant", réagit Franck Finance-Madureira. "Il y a un bpm effect et je m’en rends déjà compte, j’ai deux fois plus de films cette année que l’an passé. Et avant 'Plaire, aimer, courir vite' de Christophe Honoré et 'Un couteau dans le cœur' de Yann Gonzalez, on n’avait encore jamais eu deux films gays en compétition officielle à Cannes."

Le président fondateur de la Queer Palm en est convaincu : "C’est les films qui vont avancer les choses, qui changent les états d’esprit. Nous on essaye juste de les mettre en valeur."

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