Le Louvre interdit aux visiteurs de photographier les tableaux tombés dans le domaine public lorsqu'ils sont situés dans des expositions temporaires. Pendant ce temps-là, la Joconde se retrouve sur des sacs Louis Vuitton avec Jeff Koons.
"Masters" en anglais ou "Les grands maîtres" en français : voilà, en toute sobriété, le nom de la nouvelle collaboration de Louis Vuitton. Cette fois, la marque de maroquinerie de luxe s'est associée à Jeff Koons, artiste contemporain défrayant régulièrement la chronique. "Louis Vuitton et Jeff Koons bousculent les codes de l'art", estime Le Figaro Madame. Une "collab' impertinente et collector", salue Grazia.
Le temps d'une collection capsule de 51 pièces, ce sont cinq peintures mythiques, de Klimt à De Vinci en passant par Monet, que l'on retrouve déclinées sur des sacs à main et porte-feuilles. Sans rentrer dans un débat de considération esthétique des pièces en question, que chacun est libre de juger comme il l'entend, ce choc des titans entre le délégué de classe de l'art marchand et le groupe LVMH n'est pas sans poser quelques (saines) questions. "L'art nous fait prendre pleinement conscience de notre existence", pense Jeff Koons. Et le commerce de l'art et de la mode fait prendre pleinement conscience des soubresauts du libéralisme contemporain.
Rafraîchissons-nous la mémoire. Le mois dernier, un étudiant en histoire de l'art de 22 ans a été escorté hors du Louvre, alors qu'il prenait des photos dans une exposition. Motif : le réglement intérieur du musée interdit de photographier une œuvre tombée dans le domaine public si celle-ci est située dans une exposition temporaire. "Nous ne pouvons pas prendre le risque que des œuvres prêtées par d'autres musées, et qui, elles, ne sont pas tombées dans le domaine public, se retrouvent également sur la photo", explique une porte-parole du Louvre contactée par Mashable FR. "Il y a bien d'autres œuvres au Louvre que chacun peut photographier...", suggère-t-elle.
Pourtant, au regard du droit, rien ne justifie une telle interdiction. C'est notamment ce qu'essaye de faire valoir Pierre Noual, docteur en droit, qui a publié "Photographier au musée", un petit guide de sensibilisation juridique. Car, à condition de respecter à la fois l’œuvre et l’auteur, le domaine public appartient bel et bien à tous. Et dans cette mesure, le règlement du Louvre enlève aux visiteurs un droit dont ils devraient pourtant jouir : celui de pouvoir posséder une copie à usage privée d'une œuvre. Alors, des photos de tableaux tombés dans le domaine public, c'est non pour les visiteurs, en dépit de la mission citoyenne de sensibilisation à l'art qui incombe aux musées, mais oui pour une maison comme Louis Vuitton ?
Service public culturel vs. marchandisation de tout
Interrogé par Mashable FR, Pierre Noual s'émeut de cette injustice : "La Joconde reproduite sur les sacs de Vuitton, est normalement libre de droit, elle est dans le domaine public. Or, on apprend que le Louvre va toucher des 'royalties' dessus". Il poursuit : "Sur des motifs illégaux, on harcèle et expulse les visiteurs qui veulent photographier mais le Louvre n’a aucun problème à diffuser des images tronquées de ses œuvres pour un marketing 'créatif' de bas étage pour le seul nom d’un artiste. Koons ou Louis Vuitton ne seraient-ils pas de futurs partenaires ou mécènes du Louvre ? Là encore on peut s’interroger…" Le docteur en droit ne croit pas si bien dire : Louis Vuitton est effectivement mécène du Louvre. En revanche, sur la question des "royalties", la porte-parole du Louvre dément : "Nous n'en touchons pas. Les sacs Louis Vuitton ne font que reprendre une œuvre de Jeff Koons, reprenant elle-même la Joconde" – vraisemblablement, des images issues de la série "Gazing Ball" de Jeff Koons présentée à New York en 2015, "où l'on voit des tableaux classiques agrandis comme une affiche avec une boule de verre bleue placée devant", comme l'indique La Parisienne. Pour l'heure, la marque Louis Vuitton n'a pas répondu à nos sollicitations.
Louis Vuitton est mécène du Louvre
En attendant, comparer l'affaire de l'étudiant à celle de la gamme Louis Vuitton permet de réfléchir à l'aspect deux poids et deux mesures de la situation. "Un dîner de réception (pour le lancement de la collection capsule, NDLR) a été donné dans les salles du Louvre, face à la Joconde. Le règlement intérieur interdit théoriquement ce genre de choses, mais encore une fois, Jean-Luc Martinez (le président-directeur du Louvre, NDLR) n'a que faire de son propre règlement et l'applique à la carte. Cette pratique n’est pas nouvelle, mais elle offre une image parfaitement négative et prétentieuse au public, sans que l’on songe aux conditions de conservation des œuvres pour lesquelles le moindre visiteur se fera hurler dessus s'il s’approche trop près d’un tableau", dénonce Pierre Noual.
#MalaiseTV Perrotin dans sa story IG qui parle de "dîner en toute simplicité au Louvre en l'hommage de Koons" pic.twitter.com/AY8nIV3gwL
— Philippe (@Phdesaint) 11 avril 2017
Et de conclure : "Il y a donc un droit photographique des œuvres à double vitesse, s'il rapporte de l'argent au musée il ira vite, s'il ne rapporte rien, tant pis, même s'il permet une diffusion et connaissance du public... Voilà ce qu'est le Louvre aujourd'hui : une société commerciale où règne la dictature de l'argent."
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