
Même imparfait, le futur est déjà présent. Pour prendre du recul sur sa société et essayer de se projeter, l'homme a toujours eu besoin de se représenter son avenir. Avec la multiplication des innovations, l'image de celui-ci évolue.
Pourquoi sommes-nous aussi intéressés par le futur ? Comme le disent les lycéens dans les dissertations de philo, "de tous temps, les hommes" ont toujours cherché à avoir prise sur le futur. À la Préhistoire déjà, nos ancêtres déposaient dans leurs sépultures des armes de silex et de la nourriture pour accompagner la vie après la mort. Se représenter ce "qui va arriver, qui se fera, qui sera tel dans un avenir plus ou moins proche" – c'est la définition que donne le Larousse du mot "futur" – est invariablement présent dans toutes les époques.
Comics de science-fiction, séries distopyques, films d'anticipation : dans la culture populaire, le futur est tantôt agréable et plein de promesses comme dans la franchise "Retour vers le futur", tantôt lourd et angoissant comme dans le film "The Lobster".
Une fascination saine
Pour l'humanité, il est tentant d'essayer d'imaginer de quoi demain sera fait. Déjà, parce qu'à l'image de toute thèse à laquelle se raccrocher (croyances, religions, philosophies, superstitions), se représenter le futur est une façon de faire le point sur le présent et de se donner une direction.
Ainsi, même si elle est parfois accusée de technophobie, "'Black Mirror' est une série intéressante en ce qu’elle prend des pratiques et usages actuels, des potentialités technologiques et des angoisses pour extrapoler à partir de là", explique l'historien des cultures numériques Nicolas Nova, à Mashable FR. Il analyse : "C’est un ressort classique dans la prospective et dans la science-fiction qui parle en général plus des craintes du présent que du futur."
Mais cette démarche critique n'est évidemment pas nouvelle. Certes, la science-fiction jusque dans les années 60-70 était surtout "caractérisée par un certain optimisme vis-à-vis de l’avenir et une confiance dans les possibilités des sciences et des techniques", comme l'affirme l'historien des sciences Hugues Chabot. Mais au tournant des années 70, elle se met aussi à interroger les idées de progrès, d'accumulation et de catastrophe environnementale. C'est la science-fiction plus noire et plus critique que nous avons tous en tête désormais.
"Soleil Vert", par exemple. L'intrigue se passe en 2022 alors que les hommes ont épuisé toutes les ressources mondiales. Ne reste qu'un soleil vert pour garder en vie l'humanité... et une police despotique pour maintenir l'ordre. Aujourd'hui encore, le film est culte dans la réflexion écologique et tourne beaucoup dans les milieux militants.
Le futur semble toujours plus proche que le passé
Le futur nous fascine aussi parce qu'il nous paraît plus proche que le passé, même à intervalle d'années égal. C'est ce que montrait une étude publiée dans la revue Psychological Science décrivant ce que l'on pourrait appeler "un effet Doppler temporel".
En d'autres termes : un rendez-vous dimanche prochain vous semblera plus proche qu'un rendez-vous dimanche dernier. Faites le test : en marchant en direction d'une personne se situant à 10 mètres en face de vous, vous aurez l'impression d'être plus proche d'elle que d'une autre que vous viendrez de quitter – alors que c'est pourtant la même distance qui vous sépare des deux personnes.
Des innovations tous les jours
Longtemps, le futur a eu un horizon : l'année 2000. Dernière année du XXe siècle et du IIe millénaire, elle a symbolisé la modernité à venir, comme en attestent les nombreuses devantures de magasins aux enseignes déjà passées. La franchise Sport 2000 spécialisée dans l'équipement sportif doit en savoir quelque chose.
"Avec le temps, les représentations du futur se sont orientées vers un horizon unique. Dans le passé, avant qu’une perspective majoritaire n’émerge, il pouvait y avoir une certaine diversité dans les projections", fait remarquer Nicolas Nova à Mashable FR. Or, le futur imaginé hier n'est pas encore arrivé. Où sont les voitures volantes ? Certes, l'entrepreneur slovaque Juraj Vaculik jure qu'il travaille sur un projet d'Aeromobil sans pilote... mais celui-ci ne devrait être commercialisé que dans dix ans, selon ses dires.
En fait, les cycles d'innovations technologiques se sont considérablement accélérés aujourd'hui. Qui plus est, ces innovations se sont réparties dans de nombreux domaines : chez les ingénieurs, les artistes, les designers, les architectes... C'est un peu comme si le futur était déjà présent mais épars. "Le futur n’est pas une sorte de météorite qui tombe du ciel. Dans le vocabulaire de la prospective, on parle de 'signaux faibles' : des petits changements ici et là qui vont peut-être évoluer pour devenir des phénomènes ou des tendances plus importantes", explique Nicolas Nova.
Des futurs, plus que "le futur"
Est-il devenu plus ardu de se projeter dans un futur lointain ? Pour l'historien Hugues Chabot, un "deuil" a été fait, celui de "la capacité de l’humanité à surmonter les difficultés, liées aux changements climatiques par exemple". "Il s’agit non plus d’alerter les lecteurs sur les dangers et les risques, mais plutôt de proposer des exemples d’adaptation, en rédigeant des fictions prospectives sociales et politiques", comme le fait par exemple l'écrivain américain Kim Stanley Robinson dans son roman "Les quarante signes de la pluie".
Le futur est déjà présent mais épars
En attendant, de la même façon que la tour Eiffel symbolise Paris, le futur se raccroche lui aussi à ses images d'Épinal. C'est ainsi que dans l'imaginaire collectif, les voitures volantes et les robots demeurent les stéréotypes les plus utilisés. Pendant ce temps-là, Facebook, Twitter et LinkedIn habillent leurs logos de bleu (qui symbolise les technologies et la fiabilité) et de blanc (qui représente la logique et la clarté). Faute de mieux, le futur, c'est forcément les évolutions technologiques.
Pourtant, "il est préférable de parler de futurs au pluriel puisque différentes voies sont envisageables", poursuit Nicolas Nova. "Dans tous les cas, la démarche d’anticipation est souvent la même : il s’agit de partir d’une compréhension d’enjeux actuels et de discuter de leur potentielle évolution. Le fait d’avoir un spectre très large, en allant observer des pratiques étranges, des innovations autant sociales que technologiques, des manières de vivre nouvelles, des objets techniques, des modes d’organisation… avec une diversité de point de vue, pas toujours occidentaux, est une manière de se projeter dans d’autres voies."
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