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Labour britannique : en privé, les députés déterrent la hache de guerre idéologique

, envoyé spécial à Brighton – Le nouveau chef du Labour britannique Jeremy Corbyn - poussé par l’enthousiasme d’un demi-million de nouveaux militants - fait face pour la première fois aux députés et anciens ministres de l’ère Tony Blair qui ont juré sa perte.

Réuni jusqu’au mercredi 30 septembre dans la station balnéaire anglaise de Brighton, le congrès annuel travailliste affiche un semblant d’unité devant les caméras. Mais dès que les projecteurs s’éteignent, ceux qui présidaient aux destinées du New Labour depuis 30 ans avouent leur stupeur et leur amertume, et font vœu de résister à cette prise de pouvoir de la gauche, qu’ils n’ont pas vue venir.

Pour la première fois depuis 30 ans, "je suis au congrès en tant que backbencher"(député d’arrière-plan), admet Ivan Lewis, ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères de Gordon Brown.

"Personne n’avait prévu que Jeremy Corbyn deviendrait leader du Parti travailliste, un homme qui s’est opposé aux décisions de la direction du parti 500 fois durant les dernières années. L’avenir est imprévisible", estime-t-il.

La victoire aussi écrasante que controversée de Jeremy Corbyn, il y a deux semaines, a tourné le gouvernail du Labour à babord toute. "Nous avons désormais plus d’adhérents que le parti travailliste n’en a jamais eu", déclare Jeremy Corbyn à France 24. "Des jeunes qui n’avaient jamais appartenu à un parti mais qui sont très engagés en politique. Ils sont très nombreux à vouloir une véritable alternative".

Querelle fratricide

Cette alternative reste à définir mais les positions du nouveau patron de la gauche britannique sont tranchées, voire symboliques : nationalisation de certains services publics, hausse des impôts, introduction de nouvelles taxes dont la "Robin des bois" sur les transactions financières, opposition au programme de défense nucléaire britannique Trident…

"Corbyn est porté par un élan, un mouvement notamment de jeunes qui fait naître une nouvelle âme au parti et qui je l’espère, nous ramènera au pouvoir", ajoute Johnson Situ, conseiller municipal de Peckham (Londres), lors d’un débat sur l’avenir du Labour animé par les Young Fabians, think-tank proche du parti travailliste.

"Ce qui m’a réconfortée, c’est que Jeremy a instauré le débat au sein du parti", se félicite la jeune avocate et cadre des Young Fabians Sara Ibrahim. "Il veut inclure tout le monde, c’est le seul moyen de trouver l’unité et de permettre au Labour de retrouver le chemin du pouvoir".

Mais sous le feu des médias, le Labour glisse inexorablement vers la querelle fratricide. La hache d’une guerre idéologique qui paralysa la gauche britannique pendant deux décennies est ressortie de la terre où Tony Blair l’avait enfouie en arrivant au pouvoir, en 1997.

Au moment d’élire leur leader, il y a deux semaines, "93 % des députés travaillistes ont voté contre Jeremy Corbyn parce qu’ils le considèrent comme un repoussoir pour les électeurs, le pire leader que le Labour pouvait avoir", explique Gary Gibbon, rédacteur-en-chef politique de Channel 4 News. "En privé, ils disent qu’il est un désastre pour le parti et qu’il faut s’en débarrasser, tout en espérant ne pas laisser leurs empreintes sur la dague qui va le foudroyer".

"Révolution au sein de son parti"

Andrew Marr, journaliste à la BBC et l’un experts les plus réputés de la politique britannique, met en garde ceux qui auraient tendance à sous-estimer le député de Londres : "Sous ses dehors désinvoltes, Jeremy Corbyn a mis en œuvre une véritable révolution au sein de son parti", rappelant qu’avant les prochaines élections, la carte électorale britannique sera bouleversée, avec une réduction du nombre des députés.

Les intriguants – même s’ils ont été plusieurs fois ministres – pourraient bien se retrouver sans siège, voir ne pas être sélectionnés comme candidat du Labour dans leur propre circonscription. Le grand ménage de printemps pourrait bien avoir lieu cet hiver.