
Quatre ex-otages de l’Hyper Cacher à Paris sont revenus, pour "Libération", sur le drame du 9 janvier. Les témoins racontent, outre leur peur et leurs traumatismes, une nouvelle version des actes du jeune héros de la prise d’otages Lassana Bathily.
Cinq mois après les évènements, quatre anciens otages, clients de l’Hyper Cacher porte de Vincennes à Paris, sortent de leur silence. Dans un entretien accordé à "Libération", Jean-Luc, Yohann, Sandra et Émilie* ont accepté de raconter leur terrible expérience, "sous la coupe d’Amédy Coulibaly", l’auteur de la prise d’otage tué lors de l’assaut des forces de police le 9 janvier.
"[Amédy Coulibaly] avait une sorte de gilet pare-balles camouflage, pas de cagoule, et les yeux ronds, exorbités", se souvient Sandra dans l’article publié le 8 juin.
Peu après le début de la prise d’otages, certaines victimes repèrent un escalier dans le fond du magasin qui mène à un étage inférieur où se trouvent une grande réserve et deux petites chambres froides. Les quatre interviewés s’y réfugient et y restent, malgré les sollicitations, à trois différentes reprises, de personnes envoyées par le tueur, les exhortant à remonter à l’étage.
Lassana Bathily, un héros dont la France avait besoin ?
Lassana Bathily, manutentionnaire de l’Hyper Cacher qui se trouvait au sous-sol au moment de l’arrivée du terroriste, leur propose de grimper avec lui dans le monte-charge [pour atteindre une sortie de secours à l’étage]. Terrifiés, ils refusent.
Jean-Luc rejoint alors Émilie, Sandra, Yohann, un autre homme et une femme avec son bébé âgé de 10 mois à l’intérieur d’une des chambres froides. "Il faisait tellement froid, quelque chose comme -3 ou -4°C", se souvient Yohann. "J’avais peur que [le bébé] ne survive pas". Afin de stopper la congélation, Yohann raconte alors avoir arraché les fils d'alimentation de la chambre froide.
Une version qui diffère des récits précédemment faits du drame, selon lesquels Lassana Bathily aurait fait entrer tout le monde dans le congélateur avant de l’éteindre.
"Lassana Bathily est quelqu’un de vraiment bien, adoré de tous ses collègues de l’Hyper Cacher, et qui effectivement nous a proposé de nous sauver, en prenant avec lui le monte-charge", commente Sandra. "Mais il n’a pas pu nous sauver, puisque nous avons tous refusé. Dehors, il a aidé la police. Les médias et les officiels ont voulu enjoliver le tableau, ajoutant qu’il nous aurait fait descendre, cachés, etc. Ce n’est pas vrai, mais ce n’est pas la faute de Lassana. À ce moment-là, la France avait besoin d’un héros."
Après être parvenu à sortir du supermarché, Lassana Bathily a prêté main forte aux forces de l'ordre en leur dessinant les plans du magasin. Il a depuis été naturalisé français et honoré par le centre Simon-Wiesenthal, aux États-Unis, pour son courage.
Traumatismes
Depuis le drame, les quatre otages ont de leur côté porté plainte contre BFMTV pour "mise en danger de la vie d’autrui". La chaîne est en effet accusée d’avoir révélé, en temps réel et à l’antenne, la position d’une des femmes retranchée dans une chambre froide.
Émilie, une infirmière de 27 ans a développé une phobie des transports et des lieux publics. Elle ne peut en outre plus supporter la vue du sang. Jean-Luc évoque pour sa part "l’obsession de localiser la sortie de secours dès qu’on rentre quelque part". Chez chacun, le souvenir d'Amédy Coulibaly continue de les hanter. "Le traumatisme, c’est d’avoir été sous sa coupe, complètement à sa merci", indique Jean-Luc.
Yohann, lui, a interdit à sa femme de se rendre dans la moindre boutique casher, à son fils de porter la kippa dans la rue et a prévu de déménager avec sa famille en Israël après l’été. "Je ne peux pas rester ici avec la peur. Avant, je n’avais jamais eu peur."
*Certains des prénoms ont été modifiés dans l’article original.