
L'Arabie saoudite et la Corée du Sud ont annoncé début mars la signature d'un accord sur le nucléaire civil portant sur la construction de deux réacteurs. France 24 a interrogé un spécialiste du Moyen-Orient pour mieux comprendre les enjeux.
Riyad et Séoul ont annoncé le 3 mars avoir signé un accord de coopération dans le domaine du nucléaire civil. Pour David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), ainsi que rédacteur en chef de la revue "Orients stratégiques", spécialiste du Moyen-Orient, cette annonce confirme la volonté de l’Arabie saoudite – premier exportateur mondial de pétrole mais dont les réserves ne sont pourtant pas illimitées –, de diversifier son approvisionnement énergétique.
L’Arabie saoudite et la Corée du Sud ont signé un accord de coopération sur le nucléaire civil. Quel est l’objectif recherché par l’Arabie saoudite ?
L’Arabie saoudite est dans une logique de mix énergétique. Sa consommation énergétique augmente au niveau local et Riyad se place donc dans la perspective de l’anticipation du "Peak Oil" (le pic pétrolier), qui correspond au sommet de sa courbe de production. Les réserves en pétrole sont insuffisantes pour subvenir aux besoins des Saoudiens sur le long terme. Il y a donc une diversification nécessaire qui passe par le nucléaire. Le défunt roi Abdallah avait lancé dans cette optique le programme K.A. CARE (King Abdullah City for Atomic and Renewable Energy) en 2010. On sait que l’Arabie saoudite souhaite construire 16 réacteurs d’ici 2030. C’est un vaste programme qui soulève de nombreuses questions, mais qui est totalement légitime d’un point de vue économique. L’Arabie saoudite a une population très jeune, qui augmente fortement et dont la consommation domestique en électricité augmente de 8 % chaque année. Sa consommation est d’environ 30 gigawatts d’électricité par an, essentiellement alimentée par la filière fuel et gaz. Or, Riyad souhaiterait à terme que 15 % à 20 % de cette consommation électrique soit produite par le nucléaire.
Pourquoi avoir choisi la Corée du Sud comme partenaire plutôt qu’un autre pays ?
Les Sud-Coréens ont une expertise reconnue dans le nucléaire civil et ont l’avantage de proposer le tout intégré, c’est-à-dire qu’ils se chargent de presque tout dans le développement du programme jusqu’à participer à l’exploitation du site, et à un tarif attractif. Leurs détracteurs les accusent d’ailleurs de faire du nucléaire low-cost. Ceci dit, le contrat signé entre Riyad et Séoul porte sur deux réacteurs nucléaires. Les autres pays présents sur ce marché, dont la France, ne sont donc pas hors jeu pour les contrats concernant les autres réacteurs.
Derrière ce développement du nucléaire civil, l’Arabie saoudite a-t-elle des ambitions concernant le nucléaire militaire ?
Officiellement, la réponse est claire, c’est non. Mais on ne peut pas ne pas se poser la question, compte tenu du contexte actuel, marqué par la montée en puissance de l’Iran dans ce domaine. Il existe des rumeurs suffisamment solides concernant un accord entre les Saoudiens et le Pakistan. Il faut vraiment rester très prudent en la matière, car on ne peut rien affirmer. Mais il semblerait que l’Arabie saoudite ait participé au financement de la bombe atomique pakistanaise et qu’il y aurait eu en contrepartie une clause confidentielle qui verrait Islamabad apporter à Riyad un parapluie stratégique nucléaire, avec en arrière-plan, la menace iranienne.
Comme vous le soulignez, cette annonce a été faite alors que les grandes puissances mondiales espèrent parvenir à un accord sur le nucléaire iranien avant le 31 mars. La question régionale est-elle également un enjeu ?
C’est une variable fondamentale. La question iranienne est majeure pour les Saoudiens qui ne veulent pas être déclassés sur le plan technologique. Les Iraniens ont montré qu’ils maîtrisaient le cycle nucléaire civil et ont donc pris une longueur d’avance. C’est la question du leadership régional qui est en jeu. Les Saoudiens sont obsédés par les négociations en cours entre Occidentaux et Iraniens, et mettent la pression sur leur allié américain pour qu'il ne fasse pas preuve de laxisme vis-à-vis de Téhéran. C’est un dossier très complexe. Du côté des Occidentaux, c’est la préservation du Traité de non-prolifération (TNP) qui est en jeu.