
La contestation anti-gouvernementale a plus que jamais le vent en poupe à Istanbul, où le week-end a été marqué par des manifestations monstres place Taksim. Erdogan menace de mobiliser ses partisans.
Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a lancé la contre-offensive après un week-end marqué par une mobilisation record sur la place Taksim, dans le centre d’Istanbul. Dimanche 9 juin, le pouvoir a convoqué ses partisans à deux rassemblements de masse à Ankara le 15 juin et à Istanbul le 16 juin.
Les menaces voilées d’Erdogan sur les "limites" de la patience du gouvernement se sont heurtées à une fin de non-recevoir des dizaines de milliers de manifestants massés place Taksim. Mais, aux yeux des Indignés turcs, le discours offensif éloigne un peu plus la possibilité d’un dénouement pacifique.
"Les manifestants ici savent qu’ils sont une minorité au sein de la société turque et j’ai peur que des partisans d’Erdogan décident de venir attaquer le camp du parc Gezi… Ça lui donnerait l’excuse d’envoyer la police et de jouer les sauveurs", affirme Melike, une infirmière de 23 ans qui a aidé à soigner les blessés des premiers jours.
Une menace qui ne l’empêche pas de déambuler nonchalamment, bière à la main, sur l’avenue Istiqlal, la grande artère piétonne menant à une place Taksim complètement désertée par la police. Si la jeune infirmière considère Erdogan comme un dirigeant impétueux et imprévisible, elle souligne également à quel point toute intervention policière serait forcément périlleuse pour le pouvoir.
Une contestation à l’abri des barricades
La place Taksim est entourée d’un réseau de barricades dont la vocation est d’abord de ralentir toute progression des forces de l’ordre, afin de permettre aux manifestants les plus motivés de se mobiliser et de rameuter des troupes en première ligne.
"On peut faire venir 250 personnes très rapidement en première ligne", affirme ainsi Serif, membre d’un petit groupe d’une dizaine de militants casqués et équipé de masques à gaz. Le visage entouré d’une capuche rouge vif faisant ressortir son regard bleu acier, la jeune sentinelle se présente comme un "patriote" prêt à se battre jusqu’au bout pour lutter contre l’islamisation rampante du pays… sans toutefois se faire d’illusions.
"Avec l’effet de surprise et des grenades de gaz lacrymogènes lancés depuis un hélicoptère, la police pourrait sans doute reprendre la place […] Je suis sûr que 80 % des personnes qui occupent le parc Gezi se tireraient au premier coup de lacrymo."
Un éventuel assaut policier sur cette position n’aurait pourtant rien d’une promenade de santé : les CRS turcs postés à proximité du bureau d’Erdogan, sur les rives du Bosphore, devraient charger sans véhicules de soutien, prendre 13 barricades successives les unes après les autres tout en gravissant au pas de course un demi-kilomètre en côte…
De Gaulle ou Poutine ?
Ces barricades, renforcées jour après jour, font partie intégrante du bras de fer médiatique que se livrent les manifestants et le gouvernement turc, selon Esat Sabay. Ce financier d’une trentaine d’années se décrit comme un "citoyen concerné" venu voir de ses propres yeux ce qui se passe dans ce territoire libéré de toute présence policière – une première en plusieurs siècles d’histoire turque et ottomane.
"L’issue de ce mouvement ne dépend pas seulement du fait de tenir Taksim, il faut aussi projeter une image positive du mouvement. C’est un peu comme dans le film ‘Gladiator’ : ‘Gagne la foule et tu gagneras ta liberté’", confie Esat Sabay à FRANCE 24.
"Si les manifestants tiennent bon, alors ça sera à Erdogan de décider s’il restera dans l’histoire comme un De Gaulle ou un Poutine", conclut le financier en franchissant une barricade à la suite de jeunes manifestants portant des masques d’Anonymous.